Cayenne (973) – Îles du Salut

Cayenne (973) – Îles du Salut

DATE
TYPE D'OPÉRATION
CHRONOLOGIE

30 novembre - 4 décembre 2017

Fouille préventive

Époque contemporaine

DATE : 30 novembre - 4 décembre 2017

TYPE D'OPÉRATION : Fouille préventive

CHRONOLOGIE : Époque contemporaine

Suite à des travaux engagés pour la restauration du four à chaux du bagne de l’île Saint-Joseph et la mise au jour de vestiges, une étude archéologique a été prescrite par le service régional d’Archéologie de Guyane.

 

Pour rappel, l’île Saint-Joseph est localisée en Guyane à une dizaine de kilomètres au large de Kourou et fait partie d’un ensemble de trois îlets appelés îles du Salut depuis la fin du XVIII e siècle. La plus grande de ces îles correspond à Royale (28 ha), vient ensuite Saint-Joseph (20 ha) et enfin l’île du Diable (14 ha). Ces îles, visibles depuis la côte, ont connu une première occupation amérindienne mais ne sont réellement occupées qu’à la fin de l’Époque moderne. En effet, même avec l’arrivée des premiers colons entre le XVI e siècle et le XVII e siècle, l’attention des voyageurs pour cette zone reste limitée. Il semble que cet archipel inspire une certaine crainte de par la dangerosité de ses eaux et des rochers qui s’y trouvent. De plus, il s’agit d’une période où l’intérêt que l’on porte à la Guyane se concentre essentiellement sur l’intérieur des terres, à la recherche de l’or et de l’Eldorado. Même avec la colonisation dans la seconde moitié du XVII e siècle et l’installation des habitations, les îles ne semblent pas beaucoup plus occupées qu’auparavant.

 

Elles apparaissent réellement dans la littérature avec la préparation de l’expédition de Kourou en 1763 et l’arrivée de l’intendant Thibault de Chanvalon qui s’y transporte à plusieurs reprises pour envisager les travaux nécessaires à la construction d’un port capable d’accueillir les vaisseaux français et étrangers. Il s’agit alors de faire de ces îles une étape préliminaire pour les nouveaux colons que le duc de Choiseul compte envoyer pour répondre à la perte des possessions françaises en Inde et au Canada suite à la guerre de sept ans. Cependant, cette expédition précipitée est un désastre complet et entraîne la mort par épidémies de plusieurs milliers de colons. Seule une petite partie d’entre eux devra son salut à son transfert sur les îles en 1765.

 

De cette période qui voit également des navires faire relâche sur les îles et des militaires y séjourner pour défendre ce point stratégique, il ne reste aucun bâtiment visible. Les îles sont à nouveau citées en 1823 avec le transfert sur Royale de la léproserie de l’îlet la Mère, mais c’est surtout l’installation du bagne en Guyane qui va les marquer de son empreinte. En effet, avec l’abolition de l’esclavage en 1848, le modèle colonial esclavagiste fondé en partie sur les habitations périclite. La nouvelle main d’œuvre libre refuse de rester dans les plantations et les migrations ne suffisent pas à remplacer le travail servile. Revient alors une idée déjà exposée et pour partie mise en œuvre après la Révolution Française. Il s’agit d’utiliser les prisonniers qui encombrent les bagnes portuaires au service de la colonisation en partant du principe de leur rédemption par le travail, mais surtout pour les éloigner de la métropole. Cette idée est entérinée en 1850 par Louis Napoléon Bonaparte, fixée par décret le 27 mars 1852 et adoptée par la loi du 30 mai 1854 sur la Transportation qui institue les bagnes coloniaux. Date à laquelle des milliers de condamnés ont déjà été transportés (prisonniers de droit commun) ou déportés (prisonniers politiques) en Guyane du fait qu’ils eurent le droit de demander à y
subir leur peine avant la fermeture définitive des bagnes portuaires.

 

L’ironie du sort veut que ce soit sur les îles du Salut (à l’origine salvatrices) que fut implanté le premier bagne en 1852 avant d’être très rapidement rejoint par toute une série d’installations sur les autres îles et le continent. Dans l’histoire du bagne de Guyane, les îles du Salut ont une place à part du fait qu’elles sont les terres d’accueil des forçats et le dernier lieu avant leur départ définitif en 1953, mais aussi par la nature des lieux avec la quasi impossibilité de s’évader ou la dureté du régime pénitentiaire en vigueur, mais aussi par les personnages célèbres qui y ont été envoyés.

 

Parmi ces îles, Saint-Joseph est la plus redoutée. Le traitement des forçats avec l’installation de la réclusion lui valut d’être surnommée « la guillotine sèche », « l’île du silence » ou « la mangeuse d’homme ». « L’île Saint-Joseph ! L’île maudite ! Il n’existe pas au monde de lieu de répression plus épouvantable. Nulle part ailleurs on ne souffre davantage, on ne connaît mieux le supplice de la mort lente ! » (Belbenoit 2012 : p.130).

 

C’est sur cette île que l’intervention archéologique a eu lieu. À l’identique des autres îles, les vestiges du bagne sont partout présents avec les bâtiments qui occupent la moitié occidentale de l’île, tandis que l’autre partie sert principalement de carrière de pierres et de lieu d’inhumation pour les civils. Les logements des personnels de l’administration et quelques infrastructures communes sont installés au sud-ouest en bordure de la façade maritime et du débarcadère, tandis que les quartiers pénitentiaires (transportés aliénés et réclusion) sont localisés sur les hauteurs. Le site du four à chaux se trouve, quant à lui, dans le versant d’une colline au nord-ouest, à un carrefour entre le sentier du tour de l’île (chemin de ronde) et la calade menant au camp de la réclusion.

 

L’installation du bagne sur les îles du Salut a nécessité, comme pour le reste du pénitencier, la mise en œuvre de savoir-faire et de matériaux pour permettre la construction des bâtiments et autres aménagements. Même si certains apports de métropole et le bois furent tout d’abord privilégiés, ils ont ensuite été associés aux ressources locales avec notamment l’exploitation de la roche. De ce fait, il fut nécessaire de pouvoir également fabriquer du mortier pour le liant. Pour la Guyane, Fabrice Casagrande a pu mettre en évidence au niveau du port de Cayenne et de son ancienne douane (Casagrande 2011 : p.18-19) l’utilisation probable de coraux et de coquillages importés des îles françaises des Antilles comme certains inventaires ou tarifications douanières le laissent penser avec la mention de « pierres à chaux ». Par ailleurs, Nathalie Serrand précise dans ce rapport (Casagrande 2011 : 58) qu’Éric Gassies (1998) évoque : « qu’en 1870, à l’époque du bagne, dans la région des Hattes, à l’ouest de la Guyane, les bagnards collectaient des coquilles comme seule source disponible de calcaire pour alimenter une chaufournerie. La collecte des coquillages s’effectuait sur place, un surveillant étant chargé de recueillir les coquilles destinées à la fabrication de la chaux et que la mer jette à chaque marée sur le rivage entre les fleuves Maroni et Mana (Schmitt 1995 : 12-13). »

 

Dans le cadre des îles du Salut, il est facile d’imaginer que la présence de ce type de ressource « naturelle » sur l’île Saint-Joseph ait justifié la mise au point d’un système de fabrication de la chaux à partir de ce sable coquillier (fragments de récifs coralliens fossilisés et/ou coquillages) et la construction d’un four pour l’édification des monuments du bagne des îles par les condamnés assignés aux divers travaux (terrassements, taille de blocs, fabrication de la chaux, maçonnerie…) et diligentés par l’administration pénitentiaire. Cette décision est également une solution pour pallier le fait que l’éloignement des îles par rapport au continent et leur difficulté d’accès, selon les jours, rendent tout apport extérieur de matériaux de construction coûteux et dangereux.

 

Dans un premier temps, l’intervention archéologique sur le four à chaux a permis de répondre, à partir de sondages restreints, aux quelques interrogations établies au départ. Ainsi, il a été établi qu’un niveau d’utilisation est encore présent en avant du four et devant l’entrée du foyer d’allumage et/ou ébraisoir. De plus, il existe bien le témoin d’un sol de circulation et peut-être de chargement du gueulard du four sur la partie supérieure. En outre, nous avons pu rendre compte de l’aspect superficiel des fondations de ce four qui s’installe sur une simple semelle de fondation et contre un mur ancien actuellement englobé dans un mur de « terrasse ».

 

En revanche, si le mobilier rencontré permet bien de rendre compte de l’utilisation d’un four à chaux (morceaux de sol de chaux ou de mortier de chaux coquillé, des gros charbons ou roches carbonées et des coraux associés à de très nombreuses coquilles concassées), nous nous étonnons de son association systématique avec des fragments de faune et d’esquilles d’os ayant également été soumis à de fortes températures. C’est pourquoi, dans nos interprétations, nous évoquons la possibilité que ce four ait pu être utilisé au moins dans un second temps comme four à crémation pour se débarrasser des carcasses des animaux morts et/ou déchets divers. Notamment du fait que cette appellation apparaît sur certains plans établis au XX e siècle lorsque le four y est représenté (tour crématoire). Bien entendu, cette mention est à prendre avec précaution dans le sens où l’interprétation de l’auteur peut y être pour beaucoup, mais la coïncidence reste troublante.

 

Une autre question posée au départ en vue de la restauration était de préciser l’accès pour l’alimentation du gueulard. De ce côté-là, nos investigations ont clairement pu établir qu’il n’existait pas de passage sur la partie supposée directement au nord. En revanche, le cheminement se faisait potentiellement en ligne droite depuis le chemin qui arrive de la plage par une ouverture dans le mur Est. Ce mur correspond aujourd’hui au mur de « terrasse » restauré où un passage est encore bien matérialisé par un bouchage sommaire entre deux portions de murs aux mortiers similaires et par la présence d’un sol ou seuil de briques chauffées voire éclatées par le feu que l’on distingue sous les blocs du bouchage en léger débord. De plus, sur la terrasse, nous retrouvons les murs visibles en façade avec la même interruption au niveau du bouchage. Ils dessinent une construction imposante qui, selon nous, pourrait tout aussi bien matérialiser la rampe d’accès au four que l’entrée d’un bâtiment et/ou l’emplacement d’un four plus ancien. Dans le cadre de ces deux dernières hypothèses, il faudrait alors envisager la rampe d’accès dans l’axe du chemin menant aux bâtiments de la réclusion ou tout du moins, plus au sud que ce qu’on aurait pu imaginer jusque là.

 

Au niveau de la plateforme supérieure, nous avons également pu mettre en lumière une succession de couches composées d’éléments de démolition avec de nombreux matériaux de construction (briques éclatées par la chaleur, morceaux de mortier, pierres) présentant un pendage depuis le Sud du secteur. Même si nous ne pouvons établir avec certitude la provenance de ces matériaux, il est vraisemblable qu’ils puissent être mis en relation avec la destruction d’une partie ou de la totalité d’une structure voisine (four ou autre bâtiment ayant subi le feu) et réemployés ici en remblai et/ou en place après une démolition ou l’effondrement d’une structure proche. Toujours est-il que cette couche sur laquelle le four vient s’appuyer sert de support à l’aménagement de la plateforme ou d’un niveau de circulation au dessus du four actuellement visible.

 

Tous ces faits nous poussent à nous interroger sur la composition de ce four et sur certains éléments de la documentation. Tout d’abord, on constate sur les plans anciens que le four à chaux est accolé dès 1868 à un bâtiment en L, puis en 1895 à une construction plus rectangulaire. Dans sa forme, les plans du XIX e siècle proposent un four à chaux carré avec une chambre de combustion circulaire sur un plan de 1895. Ses proportions représentent souvent plus de la moitié du bâtiment qui lui est accolé. Il est en tout cas bien plus imposant que de nombreux autres ouvrages situés sur l’île. D’ailleurs, il correspond sans doute à un ouvrage assez important de l’île ou en marque fortement le paysage pour être représenté sur un triptyque du début du XX e siècle d’un certain G.M. au musée Ernest Cognacq de Saint-Martin de Ré. Il est également présent sur un autre dessin encore plus évocateur des archives départementales de Guyane. On y distingue nettement un imposant four à chaux avec probablement son chargement qui déborde en hauteur et un bâtiment en pierre avec une partie ouverte en bois qui se trouve à l’arrière de ce four au Sud.

 

En revanche, il est mentionné comme : « en bon état mais d’aucun usage… » en 1895. Après cette période, nous n’avons plus de représentation cartographique. Il réapparaît aux alentours de la Seconde Guerre mondiale sous une forme bien moins imposante avec des dimensions qui avoisinent celles d’un simple poste de garde. Ces dimensions pourraient correspondre à celles actuelles avec 3,20 x 2,50 m, avec une emprise au sol inférieure à 10 m2, ce qui est loin d’être représentatif des fours à chaux connus par ailleurs. Certes, les besoins sont sans doute ici moins importants que dans le cadre d’une activité commerciale, mais quand même. D’autre part, dans la composition du four, on constate que la chambre de combustion est rectangulaire et qu’elle n’adopte pas réellement la forme d’un tronc de cône qui est la disposition classique sur ce type de four à chaux à courte flamme. En outre, cette chambre de combustion n’est pas non plus cloisonnée en briques réfractaires pour conserver la chaleur et résister aux températures. Même les murs ne semblent pas avoir fait l’objet d’une recherche de renforcement sur les parties exposées aux poussées de la masse du remblai et/ou de la dilatation de la chaleur. En fait, seule la porte d’accès au foyer d’allumage dispose d’un « arc » de décharge, et sans la présence du treillis métallique en partie basse, nous serions dans l’incapacité de reconnaître ici la présence d’un four à chaux. En imaginant que cette structure ait été détruite, il nous serait impossible à partir des premières assises et du sol conservé d’y reconnaître une structure de combustion (en dehors des couches extérieures). C’est pourquoi, en nous appuyant sur cette documentation mais aussi sur les données archéologiques à notre disposition, nous nous questionnons sur la possibilité que ce four ait pu être reconstruit aux abords d’un four plus ancien.

 

Par conséquent, même si l’opération serait complexe à mettre en œuvre, il serait intéressant de pouvoir réaliser des investigations complémentaires par un terrassement plus conséquent et plus étendu, de façon à confirmer ou infirmer ces hypothèses. D’autant que rien ne permet aujourd’hui d’établir avec certitude que le four identifié comme étant le four à chaux du XIX e siècle puisse correspondre à celui mentionné dans les textes et/ou celui visible sur les cartes et plans anciens. D’après les textes, nous savons que le système de fabrication de la chaux est établi en 1854, que la construction du four se fait en 1857 et qu’il apparaît en bon état mais d’aucun usage en 1895. Mais quelle est la durée réelle d’utilisation ? Est-elle inférieure à 40 ans ? (ce qui pourrait se justifier par un besoin très ponctuel lié à la construction des premiers bâtiments). Cependant, le fait qu’il soit encore aujourd’hui présent dans le paysage pose la question de sa réutilisation dans le temps, que ce soit pour les nouvelles constructions à la fin du XIX e siècle (réclusion) ou à d’autres fins. Sinon, comment justifier qu’il n’ait pas été démantelé lors de son abandon ? Il semble assez difficile de l’imaginer puisque les bâtiments environnants ont, eux, complètement disparu.

 

Pour finir, l’opération a pu mettre en lumière l’importance d’une approche archéologique avant la mise en place d’une campagne de restitution ou restauration des vestiges. Nous avons notamment pu mettre en évidence une méprise dans les premiers éléments restaurés avec la construction d’un mur inexistant à l’époque. Ces premiers résultats démontrent qu’il serait impératif d’anticiper les restaurations des vestiges du bagne et d’y inclure une phase archéologique. Ceci pour éviter de perdre définitivement certains faits et indices recouverts et/ou détruits par la restauration dont les préoccupations ne sont pas toujours en adéquation avec l’histoire du lieu. Même si ce travail apporte énormément à la compréhension et à la mise en mémoire du lieu, il s’agit souvent d’un parti pris subjectif pour mettre en valeur une phase et/ou en restituer sa présence en fonction d’un plan, d’un dessin et/ou de l’imagination d’une personne.

 

Les outils actuels tels que la lasergrammétrie et/ou les relevés par photogrammétrie permettent de disposer après intervention d’un support de travail, précis et exploitable pour les études archéologiques et historiques à venir, mais également pour le travail d’élaboration de la restauration du bâti et sa modélisation. Nous espérons que les résultats de ces travaux réalisés sur le site pourront servir à ces fins.


Bruno Zélie, novembre 2018