Corbény (02) – 12 Route de Reims

Corbény (02) – 12 Route de Reims

DATE
TYPE D'OPÉRATION
CHRONOLOGIE

07 septembre - 23 octobre 2015

Fouille préventive

Époques médiévale, moderne et contemporaine.

DATE : 07 septembre - 23 octobre 2015

TYPE D'OPÉRATION : Fouille préventive

CHRONOLOGIE : Époques médiévale, moderne et contemporaine.

Les fouilles menées 12 route de Reims à Corbeny (02) ont été réalisées par le bureau d’études Éveha du 07 septembre 2015 au 23 octobre 2015 sur l’emprise de la cour de l’ancienne gendarmerie (parcelle AP – 97). Les investigations archéologiques ont permis de mettre au jour une occupation médiévale installée en bordure de l’axe de circulation Laon- Reims, ancienne voie romaine.

Les vestiges les plus anciens mis au jour sur le site sont principalement composés de trois bâtiments médiévaux ( XIII e – XIV e siècles) semi-excavés, au sol de craie damée (UA 2, 5 et 7) dont l’un est implanté à l’emplacement de petits bâtiments sur poteaux.

L’UA 2 est un bâtiment semi-excavé de 7 m de long sur 6,50 m de large, aux solins composés de petits moellons de craie grossièrement taillés et parementés. Les murs du bâtiment ont fonctionné avec deux niveaux de sols en craie damée successifs couvrant un espace de 35 m2. Un accès est aménagé sur la façade nord-ouest avec un seuil constitué de grandes dalles calcaires taillées. Au sud, le mur occidental se prolonge hors de la pièce et présente un retour. Ce dernier, faiblement ancré, est composé de blocs de craie et a pu fonctionner avec plusieurs trous de poteau et fondations sur pile traduisant une extension légère au sud du bâtiment. Deux autres trous de poteau ont été trouvés au nord de l’édifice et pourraient correspondre à un appentis s’appuyant sur le pignon du bâtiment. À l’intérieur de la pièce, deux fosses (de stockage ?) et une quarantaine de trous de piquet fichés dans le sol en craie matérialisent la présence d’aménagements internes dans son dernier état. On note la récupération ancienne du pignon nord et l’établissement d’un nouveau mur qui fait office de délimitation parcellaire vers les jardins. Des réfections structurelles de l’ensemble sont perceptibles avec la mise en œuvre de deux fondations sur piles (UA 3) contre les murs pignons du bâtiment. L’une d’elles est recouverte d’un niveau de démolition comportant de nombreuses terres cuites architecturales. La forte quantité de ce matériau retrouvée indique la présence d’une toiture en tuile. Un niveau d’incendie localisé dans la pièce excavée a livré des éléments de terre rubéfiée qui pourraient également traduire l’emploi de pan de bois pour les élévations. La mise au jour d’éléments lapidaires en remploi dans des maçonneries postérieures ou en rejet dans un puits médiéval traduit l’usage de pierres de taille d’assez belle facture pour les éléments d’encadrements et de corniches. L’espace du bâtiment est recouvert par un niveau d’incendie qui a livré des fragments de terre rubéfiée, cette information permet de proposer la restitution d’une élévation en pan de bois sur solins.

L’UA 7 se développe en bordure de la route Laon-Reims parallèlement et à proximité de l’UA 2. Ce bâtiment est matérialisé par des tranchés de récupération, un niveau de sol en craie damée, ainsi qu’un foyer de cheminée. Le plan n’est pas complet (6,5 m sur 3,5 m), le bâti se développant sous la gendarmerie étant amputé par les niveaux de sous-sol de cette dernière. Le sol en craie est percé par des trous de poteau et une tranchée de récupération d’un élément qui pourrait correspondre à un cloisonnement interne, puis l’espace du bâtiment est recouvert par un niveau d’incendie. La cheminée apparaît surhaussée par rapport au sol de craie. Cependant, il semble qu’elle s’appuyait contre le pignon nord du bâtiment nous permettant d’émettre l’hypothèse d’un fonctionnement contemporain et donc d’un second état d’occupation de l’UA 7.

Un groupe de trois structures situées au sud des UA 2 et 7 a été enregistré comme UA 6. Il s’agit en fait de trois fosses aménagées dont deux sont entourées de trous de poteau permettant d’identifier ici des fonds de cabane. Les creusements sub-rectangulaires sont en partie tapissés d’argile et comportent un aménagement de craie damée conservant en négatif la trace d’un coffrage. L’un des trois creusements a livré deux mortiers en calcaire en position secondaire (retournés). Ce dernier est dépourvu de trou de poteau ce qui n’exclut pas la présence d’un bâtiment peut- être sur sablières basses pour protéger la fosse. L’un des fonds de cabane présentait les restes d’un petit foyer. La fonction retenue pour ces vestiges (UA 6) est des espaces de transformations de denrées alimentaires, mais une activité artisanale pourrait également être envisagée. Dan le courant du XIV e siècle, le secteur de l’UA 6 est recouvert d’un radier de blocs de craie visant à stabiliser la zone. Il sera scellé dans un deuxième temps par un niveau de sol en craie concassée sans aménagement particulier. L’extension du radier et du sol est limitée par deux tranchées de récupération. L’ensemble (UA 5) pourrait correspondre à un bâtiment, qui reprend l’orientation des bâtiments UA 2 et 7 mais dont la fonction nous échappe (annexe ?). L’UA 5 est recouverte par un niveau de remblai (terre végétale) moderne, séquence que l’on retrouve épandue sur l’ensemble du site médiéval, scellant également l’abandon définitif des bâtiments UA 2 et 7.

Une tranchée de récupération, légèrement désaxée par rapport à la tranchée nord de l’UA 5 prolonge à l’ouest du site une limite entre deux espaces. L’ interruption ménagée entre les murs pourrait être la trace d’un passage permettant d’accéder depuis le secteur d’habitat vers les puits.

Au sud du terrain, une dernière tranchée de récupération orientée parallèlement à celles de l’UA 5 semble marquer une limite parcellaire. À proximité de cette limite, s’implantent les deux puits. Le puits 1356 présente deux modes de mise en œuvre. Il est d’abord constitué de moellons en craie grossièrement taillés et assisés puis de plaquettes de calcaire formant la couronne supérieure. La fosse d’implantation du second puits (1125) coupe clairement le creusement du premier. Sa mise en œuvre est différente de l’ancien puits. Il s’agit de blocs calcaires taillés, réglés et assisés. Les parpaings courbes conservent tous sur leurs parements des marques de module de hauteur en chiffre romain.

Au fond du puits, un cuvelage en bois soigné et chevillé permet à l’aide de cales de régler la première assise. La construction de ce puits a pu être datée par dendrochronologie de la seconde moitié du XIV e siècle.

Il est intéressant de noter que les puits (peu profonds) s’installent dans un secteur humide. En effet, la zone sud du site est occupée par une dépression au comblement hydromorphe de type mare ou marais . Cette dernière est en partie comblée dés le bas Moyen Âge et un large creusement (1433) linéaire orienté nord- est – sud-ouest est implanté. Un fossé antérieur doublé d’un talus a également été ponctuellement perçu juste au nord. 1433 est remblayé assez rapidement dans le courant du XIV e siècle et un mur de parcelle prend le relais. Un niveau de circulation en craie damé est épandu afin de stabiliser et assainir la zone autour du premier puits. Sa mise en œuvre est probablement liée à l’accès au puits (cour ?). Le mur sera ensuite doublé dans la seconde moitié du XIV e siècle par une autre maçonnerie ayant fonctionné avec le second puits.

L’ensemble (creusement linéaire et murs de parcelle) traduit un marqueur fort dans le paysage médiéval. Le croisement des sources documentaires et données sédimentaires nous permet d’émettre l’hypothèse d’une limite de l’extension du faubourg médiéval de Saint-Quentin. En effet, notre emprise se situait à l ‘Époque moderne à l’entrée du bourg de Corbeny au niveau de la Porte de Reims, le long de la route du faubourg Saint-Quentin. À l’est du site s’étendait les jardins bas du prieuré et au sud se trouvait l’Hôtel-Dieu, logiquement édifié à l’extérieur du bourg. Dans un premier temps, la limite aurait été seulement fossoyée puis matérialisée par des maçonneries. Les fondations sont soit arasées voire totalement récupérées avant l’épandage d’un épais remblais (50 cm) au XVII e siècle qui efface toute trace de la limite parcellaire.

L’étude des vestiges et du mobilier permet de restituer un ensemble cohérent relativement modeste et d’établir une succession d’aménagements et de travaux se succédant dans un laps de temps assez bref entre le XIII e et la fin du XIV e siècle. On sait que culte des reliques de Saint-Marcoul et le pèlerinage de Corbeny se développent réellement au cours du XII e siècle et prennent leur essor à partir du XIII e siècle. Corbeny bénéficie alors d’un important marché et d’une foire. La situation du bourg sur la route royale qui conduisait de Champagne en Picardie et l’affluence des pèlerins lui ont permis de profiter de l’essor du commerce et des marchands du Laonnois aux XIII e – XIV e siècles, comme centre d’exportation vers les Flandres. L’occupation est donc à mettre en relation avec la croissance économique de Corbeny pour cette époque et traduit et l’émergence d’un faubourg le long de la voie (rue du faubourg de Saint-Quentin) sur ce secteur marécageux préalablement délaissée par l’habitat.

Les bâtiments semblent abandonnés vers la fin du XIV e siècle dans le contexte trouble de la guerre de Cent Ans. La faiblesse des niveaux d’occupation découverts dans les bâtiments permet entremettre l’hypothèse d’un abandon organisé. Après nettoyage et fuite des habitants, les édifices sont laissés vacants jusqu’à la Période moderne. Cette reprise d’occupation se traduit par une démolition des bâtiments, avec épierrement massif des fondations, qui pourrait être liée à un besoin de matériaux. Le chantier semble bien organisé et une dépose des toitures est soupçonnée. Il est possible que les constructions du manoir de la tourelle ou des remparts de la ville à la fin du XVI e siècle ou encore de la maison des frères Ravineau se soient servi des matériaux à disposition.

Un nivellement intervient au XVII e siècle avec l’épandage d’un épais remblais sur la totalité de la parcelle. Un bâtiment (UA 1) s’implante dans ces remblais et se développe sur l’ensemble de l’emprise de fouille notamment avec la longue fondation du mur gouttereau ouest qui traverse tout le terrain. L’UA 1 se divise en trois espaces distincts : l’espace d’habitat, l’espace cour et l’espace jardin.

L’habitat semble être localisé au nord. Le plan de l’édifice montre deux pièces distinctes séparées par un seuil (carreaux de pavements). L’entrée est bien marquée au nord-est, avec une pierre de seuil monolithique. Des lambeaux de niveaux de sol (tomettes, carreaux de pavements), ainsi que la présence d’une cheminée sur le pignon nord attestent du caractère domestique du bâtiment. Au sud, une grande pièce présente un niveau de sol en briquettes et dalles calcaires fonctionnant avec un petit caniveau pour l’écoulement des eaux de pluies. Un large accès est aménagé dans le gouttereau oriental. Au sud, seuls des niveaux de terre battue sont apparus sur les remblais modernes. Il est difficile de définir si cet espace était couvert ou non. Enfin, l’espace jardin est localisé à l’arrière de la parcelle bâtie à l’ouest.

Ces maçonneries ont été détruites lors de la Grande Guerre mais apparaissent sur les cadastres et plans anciens des XVIII e et XIX e siècle. En effet, le village de Corbeny se situait en troisième ligne de front allemand durant la Première Guerre Mondiale. Le site du 12 route de Reims en porte les séquelles (nombreux trous d’obus ou encore des munitions non explosées). Les impacts des engins explosifs ont d’ailleurs provoqué d’importants dégâts sur les vestiges archéologiques, complexifiant leur lecture.

Malgré la faible surface observée et le peu de mobilier découvert, les principales composantes de cette occupation ont pu être appréhendées. La faible proportion de mobilier laisse plusieurs questions en suspens, notamment sur le statut des occupants, la fonction de certains bâtiments et plus largement sur la caractérisation de cet ensemble et la détermination de l’activité pratiquée sur le site (agricole, artisanale ?). Cette fouille permet néanmoins de renseigner les modalités d’occupation de cette partie de Corbeny et reflètent l’essor du bourg et de son faubourg Saint-Quentin aux XIII e – XIV e siècles.


Isabelle Caillot, mai 2017.