La Rochelle (17) − Avenue des Cordeliers

La Rochelle (17) − Avenue des Cordeliers

DATE
TYPE D'OPÉRATION
CHRONOLOGIE

18 janvier - 1er avril 2016

Fouille préventive

Moyen Âge, époque moderne, époque contemporaine

DATE : 18 janvier - 1er avril 2016

TYPE D'OPÉRATION : Fouille préventive

CHRONOLOGIE : Moyen Âge, époque moderne, époque contemporaine

Le projet de construction d’un immeuble résidentiel au 30, avenue des Cordeliers à La Rochelle (parcelle AK134) a donné lieu à un diagnostic archéologique mené par l’Inrap en 2015 (Nibodeau 2015). Ses résultats ont entrainé la prescription d’une fouille préventive sur le tiers occidental de la parcelle, réalisée par le bureau d’études Éveha du 18 janvier au 1er avril 2016. La zone concernée est un ancien terrain militaire, loti et construit progressivement depuis les années 1960. Celui-ci est situé au nord-est de la Cité administrative (ancienne caserne Duperré) à environ 200 m à l’est de l’église Notre-Dame-de-Cougnes. Extra-muros jusqu’en 1689, date à laquelle l’enceinte Ferry est construite, le site se retrouve ensuite sur l’emprise du bastion des Cordeliers. Cette opération vient compléter l’intervention réalisée par le SDA 17 sur la parcelle AK110 voisine, en 2013, dans le cadre d’un autre projet immobilier (Gissinger 2015). Les deux fouilles archéologiques ont notamment permis de documenter une petite portion du cimetière paroissial de Cougnes, probablement le plus vaste et le plus ancien cimetière médiéval et moderne rochelais, dont on ne connaissait pas l’étendue sur cette zone à une telle distance de l’édifice de culte. Mais elles ont également permis de documenter les occupations postérieures, conventuelle puis militaire.

 

Le cimetière paroissial de Notre-Dame-de-Cougnes

En 2016, sur les 670 m² prescrits, 603 faits archéologiques ont été enregistrés parmi lesquels plus de 500 sépultures. La caractéristique principale de cette zone du cimetière paroissial, dont le recrutement hommes/femmes/enfants est très classique, est sa très forte densité (nombreux recoupements, superpositions et réutilisations de tombes) malgré l’absence de contrainte identifiée et la grande distance qui sépare la zone étudiée de l’église (marge nord-est du cimetière).

 

Les datations radiocarbone réalisées ont permis de compléter les données existantes et de préciser les phases d’occupation. En effet, la première opération avait obtenu des datations entre le XIe et le tout début du XVIIe siècle, avec un hiatus entre le début du XIIIe et le début du XVe siècle. Les nouveaux échantillons ont permis de reculer l’ancienneté du cimetière jusqu’au Xe siècle avec notamment une sépulture en coffrage de dalles calcaires datée entre 893 et 1015. Certaines sépultures sont donc au moins aussi anciennes que la première mention de Cougnes dans les textes en 969, et antérieures à la fondation du prieuré Sainte-Marie-de-Cougnes en 1077. D’ailleurs, si l’on prend en compte la distance de ces tombes par rapport à l’église paroissiale, nous sommes tentés d’imaginer la potentielle existence d’un premier lieu de culte plus à l’est. Avant le réel développement de La Rochelle à partir du XIIe siècle, Cougnes n’est semble t’il qu’un petit village peu peuplé et rien ne peut alors justifier une telle étendue de cimetière… Par ailleurs, dans notre échantillon trois datations couvrent le XIVe siècle absent sur l’opération de 2013, réduisant l’hypothétique hiatus aux 3 derniers quarts du XIIIe siècle. En revanche, cette période est représentée par une partie du mobilier retrouvé en vrac dans les comblements ou en surface (céramique, monnaies). Dans la mesure où seulement 5 % des sépultures identifiées ont été datées (7 % si l’on prend en compte la fouille voisine), il est fort possible que ce manque soit complètement artificiel. Quoiqu’il en soit, les 7 siècles d’occupation minimum ont été découpés en deux grandes phases qui se distinguent par différentes pratiques funéraires. Nous avons conservé, faute de preuve contraire, une phase intermédiaire indéterminée au xiiie siècle, qui consiste probablement en une simple période de transition difficile à caractériser.

 

La première phase du cimetière (Xe – début XIIIe s.) est caractérisée principalement par l’utilisation de coffrages anthropomorphes en dalles calcaires, auxquels s’ajoutent quelques fosses anthropomorphes ou étroites ainsi que des sépultures en contenant rigide périssable (coffrages de bois…) ou autre espace vide indéterminé. Tous ces types cohabitent tout le long de la période, seules les fosses rupestres semblent se cantonner aux premiers temps. Les individus sont inhumés dans une enveloppe souple périssable indéterminée. Aucun dépôt funéraire n’a été constaté, les seuls objets retrouvés sont deux bagues portées par deux hommes inhumés dans des coffrages calcaires alignés et datés entre le XIe et le début du XIIe siècle.

 

La deuxième phase (début XIVe s. – deuxième moitié du XVIe ou début XVIIe s.) voit l’apparition de sépultures en cercueils cloués trapézoïdaux dont les quelques restes ligneux ont montré qu’ils étaient assemblés avec des planches de pin (pinus sp.). Certains d’entre eux ont fait l’objet d’une mise en œuvre particulière avec l’emploi comme supports d’os longs récupérés dans les sépultures recoupées, facilitant probablement le retrait des cordes utilisées pour descendre le cercueil dans la fosse. D’autres ossements ont parfois été utilisés comme calages latéraux. On retrouve encore pour cette phase de nombreuses sépultures en contenant rigide périssable ou espace vide indéterminé. Enfin, quelques bébés ont été inhumés sur une tuile ronde. À l’origine une autre tuile pouvait les recouvrir. Toutes ces sépultures ont en commun la présence d’épingles en plus ou moins grande quantité, indiquant l’utilisation de linceuls ou parfois de vêtements qui peuvent être également soupçonnés par la présence de petits accessoires vestimentaires type barbacanes, boutons ou boucles. Cette deuxième phase a livré 20 bagues, portées par 7 individus, femmes et hommes. Les datations pratiquées sur la plupart d’entre eux ont donné une fourchette assez resserrée sur le XVe siècle, ce qui permet de reculer les datations communément admises pour ce type d’ornements, notamment les « bagues rébus » plutôt attribuées à l’époque moderne jusqu’à présent.

 

La densité de sépultures se traduit par de très nombreux recoupements, superpositions ou réutilisations, et donc par la présence de nombreux restes osseux en position secondaire, déplacés, repoussés sur les côtés, reposés en vrac ou mieux rangés par dessus les nouvelles sépultures, voire réutilisés dans la seconde phase comme calages et/ou supports de cercueils.

 

En terme d’anthropo-biologie, de nombreuses similitudes observées sur l’ensemble des échantillons suggèrent la permanence d’une population assez homogène, contrairement à ce que l’on aurait pu attendre d’une cité portuaire connue pour son cosmopolitisme. Cela pourrait indiquer la persistance d’une population « de souche » dans ce qui reste la paroisse mère de La Rochelle, Cougnes formant probablement le noyau d’origine de la ville. Sa situation à l’écart du littoral et du cœur attractif de la cité portuaire a peut-être pu diminuer l’impact du brassage de population observé ailleurs. Sur le site, des indices de rapprochements possibles ont été observés (pathologies congénitales, activités communes, caractères discrets d’étiologie génétiques en commun…), parfois entre individus de mêmes rangées, indiquant de nombreux liens possibles et de potentiels regroupements familiaux ou socio-professionnels.

 

Enfin, si la limite orientale du cimetière avait pu clairement être distinguée lors de la fouille de la parcelle voisine, il semblerait ici que nous ayons pu mettre en évidence sa limite septentrionale. Les deux sites appartiendraient donc à l’angle nord-est du cimetière, dont nous n’avons malheureusement pas pu observer l’extrémité hors prescription (mais probablement sur l’emprise du projet). Mais ces opérations ont toutefois déjà permis d’enrichir nos connaissances sur l’étendue mal connue de ce vaste ensemble funéraire. Bien que les deux fouilles couvrent, en terme d’inhumations, une surface totale d’environ 1800 m², il ne s’agit que d’un infime échantillon du cimetière de Cougnes qui, après avoir été séparé de l’église par l’extension de l’enceinte fortifiée à la fin du XIIe siècle (Notre-Dame se retrouvant alors enserrée dans l’angle nord-est de la ville close, à côté de la porte de Cougnes), a été petit à petit colonisé par les fortifications successives des XVIe et XVIIe siècles (remparts, fossés, ouvrages avancés). En effet, à partir des années 1560, quand La Rochelle devient l’une des principales villes protestantes de France, au premier plan des guerres de religion, de nouveaux ouvrages défensifs sont construits pour renforcer l’enceinte médiévale, empiétant sur les cimetières extra-muros. Une nouvelle enceinte bastionnée et très élargie vers l’est, construite entre 1596 et 1616, finit par condamner la majeure partie du cimetière. Seule la marge orientale dont fait partie la zone étudiée semble épargnée. Celle-ci a donc pu être utilisée jusqu’à l’abandon définitif du cimetière en 1630, bien que l’église paroissiale ait été en grande partie démolie pour l’édification des fortifications huguenotes. Quelques datations, notamment sur la fouille de 2013, montrent des probabilités allant dans ce sens. Mais l’hégémonie des protestants à partir du milieu du XVIe siècle a forcément entraîné une sérieuse baisse de fréquentation de ce cimetière catholique, une perturbation qu’il n’a pas été possible de mettre en évidence lors de la fouille.

 

Le couvent des Cordeliers et l’enceinte Ferry

Après le grand siège de 1627-1628 replaçant La Rochelle sous l’autorité du Roi de France et mettant fin à la suprématie protestante, une grande partie des fortifications est rasée. Afin de combler les fossés, de vastes terrassements sont entrepris, achevant définitivement le cimetière de Notre-Dame-de-Cougnes.

 

De nombreux terrains et bâtiments sont donnés ou rendus à l’Église catholique, les églises sont reconstruites et une dizaine de couvents ouvrent ou réouvrent leurs portes. Les Cordeliers procèdent à un échange de terrains avec la paroisse Notre-Dame-de-Cougnes et récupèrent une partie du cimetière abandonné. Un nouveau cimetière paroissial est alors établi au nord de l’église (actuel parking Notre-Dame), et les Cordeliers installent leur couvent en 1631 sur le terrain correspondant aujourd’hui à l’emprise de la cité administrative et de son parking, et débordant au nord sur l’emprise des fouilles de 2013 et 2016.

 

La limite nord du premier enclos des Cordeliers est marquée par un mur traversant tout le site d’est en ouest, correspondant à quelques mètres près à la limite de l’extension maximale du cimetière, mais probablement à sa limite d’origine, « officielle ». Un fossé parallèle à la limite orientale du cimetière puis de l’enclos des Cordeliers participe vraisemblablement aux aménagements paysagers du jardin conventuel. Jouxtant l’enclos, en limite septentrionale de la fouille, apparaissent un bâtiment et des murs parcellaires. Ceux-ci, également postérieurs à 1631, sont repérables sous différentes formes sur les plans antérieurs à 1689, notamment le plan de Claude Masse de 1688 (SHD 1 VH 1549 ) qui semble être le plus réaliste.

 

En 1689, une nouvelle enceinte fortifiée est érigée par l’ingénieur du roi François Ferry. La frange orientale du jardin des Cordeliers est alors récupérée, notamment pour établir le bastion qui en prendra le nom. Ainsi l’enclos conventuel est réduit vers l’ouest et un nouveau mur de clôture, plus large, est construit. Celui-ci a également été partiellement mis au jour lors des deux fouilles. Deux petits bâtiments très arasés, dont le plus petit est excavé, viennent s’appuyer contre les murs délimitant le nouvel enclos. Il peut s’agir, par exemple, d’annexes fonctionnelles utilisées dans le cadre de l’entretien des jardins. Deux tranchées viennent ensuite les remplacer, correspondant probablement à des tranchées de plantations.

 

L’installation du bastion entraîne aussi la récupération et le réaménagement des constructions bordant l’enclos au nord. Ainsi, le bâtiment est réduit et une voie pavée munie d’un caniveau est installée à travers celui-ci et le long d’un des murs parcellaires conservés. Ces aménagements participent peut-être à l’organisation interne du bastion, en bordure du terre-plein périphérique. Ceux-ci n’ayant été mis au jour que très partiellement en limite de fouille, il est difficile de les identifier avec précision.

 

Cette période voit aussi l’installation en marge du bastion, juste derrière l’enclos des Cordeliers, de deux grandes fosses à chaux rectangulaires mesurant environ 8 m de long et 4 m de large. Peu profondes, elles se caractérisent principalement par une couche de chaux extrêmement compacte en tapissant le fond et les parois. Une probable aire de gâchage de mortier a également été dégagée à proximité immédiate. Elles sont certainement à rapprocher du four à chaux aménagé dans l’enceinte du bastion, à quelques dizaines de mètres à l’est, visible sur les plans de la fin du XVIIe et du XVIIIe siècle.

 

L’occupation militaire de l’époque contemporaine

Après la Révolution Française, le couvent des Cordeliers est récupéré par la commune qui le cède à l’État pour le transformer dans les années 1830 en quartier de cavalerie (caserne de La Gloire). À la fin du XIXe siècle, les anciens bâtiments conventuels sont détruits pour laisser place à la caserne Duperré (infanterie puis artillerie). Les terrains situés à l’arrière, sur l’emprise du bastion des Cordeliers au cœur duquel une poudrière a été construite dans les années 1780 (fouillée en 2013), servent alors probablement à l’entrainement comme en attestent les munitions de la fin du XIXe siècle découvertes pendant la fouille, notamment des cartouches à tir réduit (11 mm, pour fusil Gras modèle 1874) et une cartouche de manipulation, inerte (8mm, Lebel modèle 1886).

 

De cette occupation militaire, qui perdurera au moins jusqu’au milieu du XXe siècle, nous avons également exhumé des vestiges de la première guerre mondiale. En effet, dans une tranchée dépotoir traversant le site d’est en ouest, visible sur une photo aérienne de 1921 où l’on devine qu’elle se poursuit hors emprise et fait partie d’un ensemble fossoyé complexe mais indéterminé (entrainement?), nous avons pu découvrir un riche ensemble mobilier de la fin du XIXe et du début du XXe siècle. Celui-ci comportait de la céramique (bols, assiettes, pots à onguent, boîte à dentifrice…), du verre (bouteilles variées – dont une à bille, divers flacons, encriers), ou du métal. Le mobilier métallique était en grande partie amassé en bordure orientale de la fouille, très corrodé, abîmé, déformé et enchevêtré. Dans l’amas d’objets en grande partie non identifiables en raison de leur très mauvais état de conservation, des éléments militaires ont pu être récupérés, typiques de l’équipement de base du poilu : gourdes, gamelles, quarts… mais aussi des fragments de casques Adrian (modèle 1915). Parmi tous ces casques fragmentaires, un seul a conservé son insigne, qui se révèle fort intéressant puisqu’il représente les petites armoiries de l’Empire russe. Ce casque est un témoin précieux des corps expéditionnaires russes envoyés en soutien sur le Front en 1916. Ceux-ci ont été déployés à condition que l’État français leur fournisse le matériel, ce qui explique qu’ils ont bénéficié du même équipement que nos soldats. Nous savons que les dernières brigades ont transité par les ports de Brest et de La Rochelle, et que quelques dizaines de soldats russes ont été renvoyés comme main d’œuvre à La Rochelle entre 1917 et 1920, mais nous ne savons pas pour l’instant expliquer la présence de ce casque dans ce dépotoir… Cependant, cette découverte permet déjà de remettre en lumière un épisode méconnu de la Grande Guerre, tout juste cent ans après les faits.


Sandrine Guillimin, février 2018.