Lyon (67) – 1 rue Appian

Lyon (67) – 1 rue Appian

DATE
TYPE D'OPÉRATION
CHRONOLOGIE

23 février au 3 avril 2015

Fouille préventive

Antiquité, époque médiévale, Temps modernes.

DATE : 23 février au 3 avril 2015

TYPE D'OPÉRATION : Fouille préventive

CHRONOLOGIE : Antiquité, époque médiévale, Temps modernes.

Dans le cadre d’un aménagement immobilier à l’angle des rues Appian et des Fossés de Trion, dans le 5e arrondissement de Lyon, une fouille archéologique préventive a été prescrite par le Service Régional de l’Archéologie Rhône-Alpes et réalisée par le bureau d’études Éveha. Cette opération de deux mois a permis d’ouvrir une nouvelle fenêtre sur un secteur du quartier de Trion – Saint-Just – Saint-Irénée, dont la documentation archéologique s’avère relativement riche. Outre quelques fouilles anciennes, les opérations réalisées depuis les années 1980 dans ce secteur, que ce soit autour des basiliques funéraires, de la rue de La Favorite ou des Fossés de Trion, permettent d’appréhender assez finement le paysage du suburbium sud-ouest de la ville antique de Lugdunum. La parcelle fouillée se situe ainsi dans la périphérie sud-occidentale de la colonie qui accueillait plusieurs ensembles funéraires associés à de l’habitat et de l’artisanat s’articulant autour de la voie d’Aquitaine. Ce secteur était en outre traversé par les quatre aqueducs lyonnais.

Les vestiges de l’aqueduc du Gier ?

Les premières traces d’occupation de ce site consistent en deux creusements, dont un se rapportant à une tranchée large de 5 m à fond relativement plat. Cet aménagement rectiligne est d’orientation sud-ouest/nord-est, parallèle à l’actuelle rue des Fossés de Trion qu’elle longe. Le fond de cette tranchée était tapissé de fragments de tuyaux en terre cuite de fort gabarit. Le mobilier retrouvé dans le comblement final permet de placer cette structure excavée au début du Ier s. ap. J.-C. Plusieurs hypothèses peuvent être avancées pour déterminer la fonction exacte de cette tranchée. On pourrait en effet, dans un premier temps l’interpréter soit comme un drain permettant de canaliser les eaux de ruissellement, soit comme un simple chemin creux. Cependant l’analyse géomorphologique de cette structure invalide ces deux interprétations. Les fragments de tuyaux et le tracé de cette tranchée pourraient par contre fournir une autre piste intéressante. En effet, cette structure est placée à quelques mètres à l’ouest de la rue des Fossés de Trion, axe viaire sous lequel Jean Burdy place le tracé de l’aqueduc du Gier. À l’issue du réservoir de chasse de Saint-Irénée, il devait traverser sous forme de pont-siphon le vallon de Trion jusqu’au réservoir de fuite placé dans le secteur du Bas-de-Loyasse. Par ailleurs, si le règne de Claude, voire d’Hadrien sont régulièrement avancés pour dater sa construction, une révision récente de la documentation par Armand Desbat propose de la placer dès celui d’Auguste, car seul l’aqueduc du Gier pouvait alimenter les habitats de cette période placés sur le haut du plateau de la Sarra. Ainsi, si cette datation et le tracé de cet ouvrage se vérifient, la tranchée mise en évidence sur le site pourrait être liée à sa construction. Il pourrait s’agir soit d’un aménagement latéral (limite d’emprise), soit d’une phase d’essai ou une erreur de tracé comme il en existe plusieurs pour l’aqueduc du Gier, notamment à Saint-Joseph (Loire). La découverte de fragments de tuyaux en céramique pourrait alors témoigner de la présence de canalisations en terre cuite et non pas en plomb pour le siphon primitif de l’aqueduc. Bien entendu, si ce schéma paraît extrêmement séduisant, il convient de garder une certaine prudence et attendre la réalisation d’autres opérations sur cet axe, qui permettront d’apporter d’autres éléments de preuve ou d’infirmation de cette théorie. Pour finir avec cette première fréquentation du site, les deux creusements ont été comblés par des déchets artisanaux attestant dans le secteur l’existence d’ateliers liés au travail du métal (alliage cuivreux, fer) et des matières premières d’origine animale. On soulignera notamment l’utilisation très probable de l’ivoire de mammouth dans ces officines ainsi que la proximité avérée d’une activité de boucherie. Ces vestiges font écho au mobilier de fosses découvertes sur le plateau de la Sarra, plus précisément sur le site du pseudo-sanctuaire de Cybèle, dont la datation est également du début du Ier s. ap. J.-C.

Un espace horticole au Haut-Empire

Dans la première moitié du Ier s. ap. J.-C., un ensemble de fossés orthonormés associés à des pots horticoles sont aménagés autour d’une probable cour. L’ensemble dessine des jardins reprenant la trame de l’occupation antérieure. Une construction de plan octogonal, localisée au sud de la parcelle de fouille, et découverte lors du diagnostic, pourrait correspondre à un bassin d’agrément ou à une fontaine qui s’insèrerait idéalement dans cet espace de jardin. Ce type d’aménagement, au demeurant bien documenté dans le monde romain, peut convenir à un habitat de qualité, comme la villa découverte de l’autre côté de la rue des Fossés de Trion, soit à quelques dizaines de mètres de là vers l’est. La présence de trois structures funéraires contemporaines pourrait aussi orienter l’interprétation de cet espace comme jardin funéraire. L’ensemble de ces vestiges est abandonné au plus tôt à la fin du IIe s.

Recyclage et nécropole durant l’Antiquité tardive

Dans le second quart du IVe s., une nouvelle occupation de la parcelle se manifeste au travers d’un bâtiment semi-excavé équipé de deux fours. L’un d’eux est probablement destiné à refondre le plomb, si l’on en croit l’important lot d’objets de ce métal retrouvé alentours. Une fois abandonné, l’édifice a servi de zone de rejets. Outre une origine domestique (céramiques, amphores, monnaies, verre, etc), une grande partie des déchets concerne des matériaux de construction en terre cuite (tuiles, briques, pilettes, etc) mais également en pierre ou en marbre. À titre anecdotique, mais relativement intéressant pour l’histoire de la médecine à Lyon, il convient de signaler la découverte d’un cachet d’oculiste en pierre, dont l’étude précise des inscriptions permettrait de classer cet exemplaire parmi les plus tardifs découverts en Gaule. De manière générale, ces éléments illustrent parfaitement le phénomène de recyclage bien documenté durant l’Antiquité tardive à Lyon et de manière plus générale dans le monde romain.

Cette réutilisation des matériaux se manifeste également dans la nécropole qui se développe dans l’angle sud-ouest du site dans la seconde moitié du IVe s. et au début du siècle suivant. En effet, un ensemble de 49 sépultures de même orientation (nord-ouest/sud-est) ont été aménagées à l’aide de remplois, dont une partie provenant très certainement de monuments funéraires de type mausolée. Cette pratique concerne ainsi les sarcophages monolithes à plan rectangulaire, les coffrages de dalles ainsi que les demi-cuves accolées. Chacune de ces tombes est recouverte d’une ou deux dalles selon la taille du ou des défunts inhumés. Le remploi d’amphores complètes ou sub-complètes est également attesté sur le site, notamment pour l’inhumation des nouveaux-nés. Une série de tombes en contenant en bois avec coffrage est encore à signaler. De manière générale, le mobilier funéraire s’avère extrêmement pauvre. Par ailleurs, certaines tombes sont signalées par des tuiles posées à plat, et une unique stèle funéraire a été retrouvée au pied d’une sépulture. Malgré cette localisation, l’étude épigraphique indique qu’il s’agit manifestement d’un remploi. Les squelettes relativement bien conservés sont tous orientés nord-ouest/sud-est avec la tête au nord-ouest. Ils permettant de livrer des informations quant au recrutement de cette nécropole. La répartition entre adultes et immatures semble en l’occurrence anormale par rapport aux données collectées sur de nombreuses nécropoles tardo-antiques, avec une mortalité adulte plus élevée. Les conditions de vies semblent avoir été correctes, hormis pour certains sujets immatures. L’étude de l’organisation spatiale selon la typologie des tombes ne montre pas, quant à elle, de disposition particulière.

L’ensemble de ces données rejoint parfaitement celles des autres ensembles funéraires connus dans ce secteur de la ville, que ce soit rue des Fossés de Trion ou autour des basiliques funéraires de Saint-Just et de Saint-Irénée. Notons toutefois sur notre site, l’absence totale de sépultures du haut Moyen Âge. Ils se différencient par contre des espaces funéraires contemporains localisés dans d’autres secteurs de la ville, notamment sur les berges de Saône (quai Arloing, montée de la Butte). S’il reste difficile de déterminer le statut social et religieux des personnes inhumées, la qualité de construction des tombes et l’analyse ostéologique renvoient plutôt vers une population relativement aisée issue probablement des quartiers urbanisés de la ville, situés à cette époque en bord de Saône.

Il faut attendre le Moyen Âge central pour connaître une nouvelle occupation, matérialisée par un petit habitat (puits, fosses-silos) qui s’accompagne du pillage de certaines tombes tardo-antiques. La parcelle se trouve à cette période en dehors des remparts et des fossés du bourg de Saint-Just/Saint-Irénée. Le secteur semble ensuite dévolu pour longtemps aux cultures avant qu’à la fin du XIXe s. un bâtiment soit implanté sur la parcelle.


Tony Silvino, avril 2015.