Lyon (69) − 86-92 rue Edmond Locard

Lyon (69) − 86-92 rue Edmond Locard

DATE
TYPE D'OPÉRATION
CHRONOLOGIE

11 mai - 23 juin 2016

Fouille préventive

Antiquité, Époque moderne et contemporaine

DATE : 11 mai - 23 juin 2016

TYPE D'OPÉRATION : Fouille préventive

CHRONOLOGIE : Antiquité, Époque moderne et contemporaine

L’opération de fouille a été prescrite dans le cadre d’un projet immobilier développé par la SCI Les Massues au n° 86/92 rue Edmond Locard. Il porte sur un agrandissement du centre de rééducation des Massues à l’angle de la rue de Champvert et de la rue Docteur Edmond Locard comprenant un « écrêtage du talus » pour la construction d’un bâtiment en terrasse sur six niveaux, directement attenant à l’ouest des bâtiments existants, et reposant sur des pieux forés. Ces travaux menaçaient la conservation des vestiges repérés lors du diagnostic réalisé en 2015 par le Service Archéologique de la Ville de Lyon (Liagre 2015).

L’opération, réalisée en main-juin 2016, a porté sur une surface de 1354 m2 à l’extrémité ouest du 5e arrondissement de Lyon, sur le rebord du plateau du Point du Jour et en limite du versant nord descendant vers le creux de la Vallonière. Si, à proximité immédiate du chantier, plusieurs diagnostics archéologiques se sont révélés négatifs, les nombreux vestiges mis au jour sur le plateau du Point du Jour permettent de préciser un secteur en zone péri-urbaine de Lugdunum, un suburbium de la colonie, parcouru par plusieurs voies et aqueducs et parsemé de secteurs d’habitats et de zones artisanales ou funéraires intercalés dans un paysage agricole.

 

Une occupation funéraire très dense

 

La quasi-totalité des vestiges antiques mis au jour se rapporte à un espace funéraire installé sur une ancienne nappe colluviale et exploité de l’époque augustéenne jusqu’au IIe s. apr. J.-C. Cette implantation occupe la partie sud de la zone fouillée avec une concentration visible sur 200 m2 de 119 structures funéraires identifiées auxquelles on peut ajouter cinq exemplaires découverts lors du diagnostic. L’étude stratigraphique et des mobiliers archéologiques a permis de scinder l’occupation en cinq phases. La première se rapporte à l’époque augustéenne (15 av. J.-C.-15 apr. J.-C.) avec principalement des sépultures secondaires à crémation. La phase 2, correspondant à l’occupation la plus dense du site, concerne l’époque tibérienne (15/20-40 apr. J.-C.). Si elle comprend essentiellement des structures liées à la pratique de la crémation, c’est à cette époque que les inhumations font leur apparition avec deux tombes identifiées. Au milieu du Ier s. apr. J.-C., l’occupation funéraire se poursuit et les inhumations demeurent plus nombreuses. L’époque flavienne correspond à la dernière période de grande occupation du site avec toujours une dominante persistante des structures liées à la crémation, mais les inhumations sont légèrement plus nombreuses. La dernière occupation funéraire, datée du IIe s. apr J.-C., est très ténue avec trois structures identifiées dont une très hypothétique et deux se rapportant au rite de l’inhumation. Une importante partie de la nécropole reste toutefois inconnue. En effet, la dynamique colluviale a remobilisé des sédiments antiques et a provoqué l’érosion des vestiges. Les niveaux de sols et de circulation, les monuments, les stèles, les plaques commémoratives susceptibles d’avoir existé ont ainsi disparu.

La caractérisation de la population inhumée s’est avérée périlleuse du fait notamment de la mauvaise conservation des structures particulièrement arasées. On a recensé un minimum de 87 individus inhumés et crémés. La pratique de la crémation apparaît dès la période augustéenne et demeure la norme pendant tout le Ier s. apr. J.-C. alors que l’inhumation des défunts apparaît modestement à l’époque tibérienne et ne s’impose vraiment qu’au IIe s. On comptabilise deux périnatals, 26 immatures, trois adolescents et 59 adultes dont deux possiblement masculins. Ainsi, un déficit des immatures est perceptible. Ces individus ont pu être concernés par une pratique distincte : installation des individus dans un secteur adjacent non fouillé ou exclusion de la nécropole. Par ailleurs, les individus les plus jeunes sont surtout crémés alors qu’habituellement, à Lyon, ils sont plutôt inhumés. Les dépôts de crémation présentent un faible poids d’os brûlés, que l’on peut parfois qualifier de symbolique. Le poids moyen n’atteint jamais celui attendu pour un individu complet, ce qui est courant dans les pratiques funéraires antiques. Le dépôt définitif se fait dans un récipient, le plus souvent en céramique commune à épaulement caréné ou à col côtelé agrémenté d’un couvercle posé à l’endroit ou à l’envers. On recense également deux amphores et un coffre en bois clouté. La majeure partie des fosses sont étroites et adaptées aux vases ossuaires et ont livré des rejets de crémation. Aucun aménagement interne (banquette, coffrage) n’a été identifié. La présence de plusieurs vases ossuaires affaissés résultant probablement d’une forte pression verticale laisse supposer la possible existence d’une fermeture avec une planche en bois et d’un tertre en terre au-dessus.

Les squelettes mis au jour dans les inhumations sont, eux, déposés selon différentes orientations, même si la principale reste est-ouest. Les dépôts se font en général sur le dos avec les membres en extension, mais on compte quelques individus sur le ventre et un seul cas fléchi sur le côté. Les fosses sont le plus souvent rectangulaires aux angles arrondis dont les dimensions sont en rapport au gabarit des défunts. Elles n’ont pas livré d’aménagements tels que des banquettes ou des niches. La position de certains corps évoque la présence d’un linceul, même si aucune attache, de type fibule ou broche, ne le confirme. Un contenant rigide est même envisageable dans certains cas. Tous les types de dépôts ont livré un mobilier quantitativement important accompagnant le défunt : les céramiques, dont 50 vases ossuaires, le verre avec de nombreux balsamaires, les monnaies avec 13 espèces identifiées, le petit mobilier se référant à des productions modestes pour ne pas dire pauvres, les dépôts carnés particulièrement faibles et constitués majoritairement de filet/longe de porc ou encore les restes végétaux correspondant à des aliments issus de la sphère quotidienne.

L’implantation funéraire de la rue Edmond Locard semble s’installer sur un terrain vierge d’occupation antérieure et éloigné d’à peu près 1000 m du pomerium. Ce choix de s’installer à l’écart peut résulter des coûts élevés de possibles concessions urbaines. La population inhumée peut tout de même provenir de Lyon, mais appartiendrait aux classes sociales les moins favorisées. En effet, il a été constaté une quantité et une qualité moindres dans le choix des viandes déposées dans les structures par exemple, à l’instar du petit mobilier dont l’étude a souligné sa forte modestie. Ainsi, les moins fortunés, ou de statut distinct, se retrouveraient potentiellement éloignés des limites suburbaines. Autre supposition, les défunts pourraient être issus d’une population habitant aux alentours. Cependant, à l’heure actuelle, on ne connaît pas de vestiges permettant de supposer l’existence d’une villa ou d’une agglomération secondaire dans le secteur. Aucun élément de construction, type TCA, blocs, mortiers… n’a été retrouvé en position secondaire sur le site. Ainsi, aucun rapprochement ne peut être fait entre la zone funéraire et des vestiges d’habitat ou d’activité artisanale/agricole/commerciale.

 

Un fossé d’orientation est/ouest : limite de la nécropole ou bras septentrional d’un enclos ?

 

À l’extrémité nord de la zone funéraire, un fossé d’orientation ouest-est a été dégagé sur toute la largeur de la parcelle, soit un peu plus de 16 m. À l’origine, ce fossé a été creusé avec un profil en « U », mais l’évolution taphonomique va provoquer une tendance à l’érosion différentielle des parois du fossé. La difficulté d’installer celui-ci dans la topographie évoque une forte volonté de l’occupant et donne un caractère particulier à cette structure. Il connait un fort pendage de l’est vers l’ouest avec une différence d’altitude de plus d’1 m et s’inscrit donc dans son contexte, suivant le dénivelé de 10 % de la parcelle. Le comblement principal a livré une grande quantité de mobilier archéologique (céramique, verre et métal) ainsi que des ossements humains et animaux. Une grande partie d’entre eux a subi un passage au feu et rappelle en cela les dépôts liés à la pratique de la crémation. Le mobilier a donc été déversé dans le fossé lors de la perturbation des anciennes tombes. L’étude de la céramique confirme une datation du comblement située entre le règne d’Auguste et l’époque tibérienne, ce que ne contredisent pas le mobilier en verre et les monnaies. Il n’est pas impossible que le fossé comblé à l’époque tibérienne était encore visible pour les périodes suivantes. En effet, les sépultures datées des phases 3, 4 et 5 sont exclusivement localisées au sud du fossé. Ainsi, il a fourni de tout évidence une limite septentrionale à la nécropole puisque la quasi-totalité des sépultures se situent au sud de celui-ci (84 %), correspondant à une zone de démarcation de l’occupation funéraire. Il a pu servir de dépotoir à la zone compte tenu du mobilier recensé dans son comblement. Par la suite, il fut recouvert par un apport colluvial ayant bouleversé les structures et scellant l’ensemble des sépultures antiques. Ceci expliquerait notamment la présence de quelques rares éléments plus tardifs produits postérieurement au milieu du siècle et caractérisant surtout la période flavienne. Enfin, il n’est pas impossible non plus que ce fossé appartienne en réalité à un enclos avec un retour probable entre la parcelle fouillée et le sondage 7 du diagnostic.

 

Une occupation des périodes moderne et contemporaine

 

Un niveau d’occupation post-antique est visible sur la totalité de la parcelle fouillée. Trois drains, aux orientations nord-sud ou nord-est – sud-est, ont été découverts dans la partie ouest de la fouille. Il a aussi été remarqué des remblais qui deviennent de plus en plus importants à mesure que l’on se dirige vers le nord, allant ainsi de 0,40 m à plus de 3 m. Une partie se rapporte à l’Époque moderne et doit probablement être liée à des terres agricoles ou à l’installation d’une grande villa, à l’instar des drains. Des niveaux récents correspondant à la mise en place d’une large plateforme sur la butte en vue de l’installation de la clinique des Massues vers 1960 ont laissé quelques vestiges. Des niveaux contemporains se rapportent aux aménagements nécessaires à l’installation du terrain de sport et d’un chemin piéton : des tranchées et une maçonnerie révèlent un réseau hydraulique et électrique.


Laudine Robin, février 2018.