Périgny (17) – Port-Louis

Périgny (17) – Port-Louis

DATE
TYPE D'OPÉRATION
CHRONOLOGIE

18 mai - 19 juin 2015

Fouille préventive

Bas Moyen Âge, Époque moderne, Époque contemporaine.

DATE : 18 mai - 19 juin 2015

TYPE D'OPÉRATION : Fouille préventive

CHRONOLOGIE : Bas Moyen Âge, Époque moderne, Époque contemporaine.

La ville de Périgny se situe à l’est de La Rochelle, en périphérie immédiate, dans le département de la Charente-Maritime. Dans le cadre du projet de construction du lotissement communal de « Port-Louis » sur la parcelle AM 99 située au cœur de la commune, entre la rue du Château et la rivière de La Moulinette, une opération d’archéologie préventive a été prescrite suite au diagnostic effectué par Ludovic Soler (SDA 17) en octobre 2011.

La fouille a été réalisée au printemps 2015 par le bureau d’études Éveha, sur une emprise de 3580 m². L’objet principal de la prescription était l’étude des installations du Port Saint-Louis de Périgny que l’on pensait avoir localisé sur cette parcelle.

Explications de la problématique portuaire et de son abandon

Bien que les origines de Périgny restent méconnues, nous savons qu’elle fait partie depuis le Moyen-Âge de la « banlieue rochelaise » qui se couvre de vignes à partir du xiiie siècle et se consacre dès lors en grande partie à la production de vin. Le vin d’Aunis est alors très réputé et fait l’objet d’un commerce international grâce au port maritime de La Rochelle en plein essor. Pour améliorer la circulation des productions de l’arrière-pays vers la capitale aunisienne, la rivière de la Moulinette qui prend sa source à l’est de Périgny et débouche dans le havre rochelais est canalisée en 1325. Ce chenal est agrémenté de divers points d’embarquement, dont le port Saint-Louis qui se situe le plus en amont. Ces petits ports fluviaux sont, mis à part leur nom, totalement méconnus et leur localisation très aléatoire n’est due qu’à quelques faibles indices. La seule indication concernant le port Saint-Louis est tardive et postérieure à son abandon. Elle nous indique qu’il se situait à 200 m à l’ouest du château de Coureilles (Arcère : 1756 : I, 155), soit a priori au niveau de la fouille. La présence d’un grand canal maçonné en eau aménagé perpendiculairement à la rivière justement à ce niveau a fini de nous convaincre qu’il s’agissait là des vestiges du petit port fluvial.

Or à l’issue de l’opération et de l’étude qui l’a suivie, force est de constater que nous n’avons finalement pas ici affaire au port Saint-Louis mais au vivier d’une propriété bourgeoise de l’époque moderne qui a pu être remise en lumière grâce à l’étude documentaire. Celle-ci est aussi en lien avec la production et le commerce du vin. Les bourgeois rochelais enrichis par le commerce investissent dès le Moyen-Âge dans toute la banlieue pour y acquérir des vignobles où ils se font construire des résidences de campagne et y installent des pressoirs (Favreau 2014 : 232). La propriété du Coudray fait partie de celles-là.

La propriété du Coudray

La parcelle concernée par le projet de lotissement s’inscrit donc dans l’emprise d’une ancienne propriété dont la maison de maître existe toujours bien qu’elle ait évolué. À l’origine elle s’étendait jusqu’à la Grande Rue au nord et englobait à l’ouest la propriété voisine et quelques autres maisons. Ce vaste domaine, qui a progressivement été morcelé à partir de la fin du xixe siècle, était tombé dans l’oubli mais a pu être identifié grâce aux recherches en archives commencées dans les années 1990 par les historiens locaux (Notice J.P. Boussaton, APP 1993 : 367).

Il s’agit de la propriété du Coudray, dont la généalogie immobilière a pu précisément être reconstituée entre la première moitié du xvie siècle et le xxe siècle. Mais l’étude des textes a également permis de faire remonter ses origines jusqu’au Moyen-Âge, à l’époque où le chenal de La Moulinette est aménagé. Ce qui explique pourquoi le port n’a pas pu se situer ici.

Les origines médiévales

Le domaine commence à être constitué dans la première moitié du xive siècle par Henri de Nochoue, bourgeois de La Rochelle, qui progressivement acquière et rassemble à Périgny diverses terres déjà occupées et cultivées, sans doute dès le siècle précédent. Au début de la Guerre de Cent Ans, il est l’un des fondateurs de l’aumônerie Saint-Jacques-du-Pérot à La Rochelle. Quand il entre en religion pour y servir, il lègue tous ses biens à l’établissement, dont ceux de Périgny. L’aumônerie ne conserve pas longtemps la gestion directe de la propriété (qui comporte alors un logis principal, une petite maison, un puits, un verger et des vignes) et en passe un bail à rente à des particuliers. Diverses mentions du milieu du xve siècle nous apprennent que la propriété, qui est alors exploitée par quatre tenanciers, s’est enrichie d’un « troil » (treuil, pressoir). C’est à dire qu’en plus de cultiver la vigne sur ces terres on y presse maintenant le vin, ce qui est le signe d’un certain niveau social, les pressoirs étant le plus souvent l’apanage des plus riches.

Quelques tessons de céramique datés de la fin du xive ou du xve siècle ont bien été découverts sur le site mais de manière extrêmement ponctuelle, et souvent en association avec du mobilier moderne. Nous pouvons cependant rattacher à cette première phase les nombreux fossés de drainage quadrillant le site. Il est également possible qu’au moins une partie des fosses de plantation mises au jour datent de cette période, ce qui ne peut être attesté en raison de la rareté du mobilier associé.

La propriété du Coudray du xvie au xviiie siècle, son jardin, son vivier, sa chapelle domestique

Au milieu du xvie siècle la propriété appartient à Maître Mathieu du Coudray, qui est probablement celui qui lui a donné le nom qu’elle portera jusqu’au xviiie siècle. Durant toute cette période, elle est le bien de notables rochelais qui cumulent de hautes fonctions leur ayant permis d’être anoblis par le roi. Seuls deux propriétaires, au milieu du xviie siècle, sont de riches marchands. Mais l’un d’eux, Emmanuel Leborgne, s’est particulièrement distingué dans le commerce des fourrures en Nouvelle-France et a obtenu du roi Louis xiv le titre de gouverneur et lieutenant général de la province d’Acadie. Les propriétaires du domaine du Coudray sont donc, durant tout l’Ancien Régime, de prestigieuses personnalités. Le domaine reste pour eux une résidence secondaire parmi d’autres, associée à une borderie permettant sa mise en valeur et sa rentabilisation. Quand il devient « Le Coudray », le domaine prend donc probablement une toute autre ampleur grâce à ses riches propriétaires qui doivent certainement réaménager et réorganiser l’ensemble au cours des xvie et xviie siècles afin d’optimiser les terres et d’asseoir leur statut par une résidence cossue. Les fossés de drainage de la fin du Moyen-Âge sont probablement remblayés dans le courant du xvie siècle.

Au milieu du xviie siècle, d’après les textes, le domaine comporte, outre le logis et la borderie, un troil, un cellier, des étables, une cour, un bois, des jardins et divers enclos enfermant notamment des vergers. En plus de la maison du Coudray, un document de l’époque mentionne sur le domaine une  « petite maison en masure ». Celle-ci pourrait peut-être correspondre au petit bâtiment St.3, que nous avons partiellement dégagé au sud-est de la maison d’habitation actuelle et qui se distingue par son orientation est-ouest. Il pourrait être l’une des « masures » héritées des anciennes propriétés médiévales et qui, même si elle a pu persisté quelques temps quand le domaine du Coudray s’est mis en place, a dû être rapidement abandonnée et détruite, au cours du xviie siècle au plus tard.

La zone fouillée se situe dans l’enclos sud-est de la propriété qui correspond au jardin. Celui-ci est marqué aux xviie et xviiie siècles par deux constructions reflétant parfaitement le statut social des propriétaires : un grand vivier à poissons d’eau douce et une petite chapelle domestique. Le vivier St.1 correspond au grand canal maçonné d’abord interprété comme le port Saint-Louis. Cette construction mesurant environ 72 m de long et 5,50 m de large s’inscrit dans un grand fossé orienté NNO-SSE présentant au moins 3 m de profondeur. Il est alimenté par un aqueduc dont nous ignorons le point de départ, au nord de la fouille. Il n’est que très rarement cité dans les textes. La première mention date de 1682 mais son aménagement peut dater du début du xviie siècle, voire de la fin du xvie siècle. La chapelle domestique n’est aussi mentionnée que très rarement, et pour la première fois en 1732. Elle apparaît également sur les plans du xviiie siècle, mais peut elle aussi avoir été construite au xviie siècle. Elle correspond au petit bâtiment St.4 dont les larges fondations ont pu être entièrement dégagées au nord-ouest du vivier. Des allées marquées par des fossés bordiers sont également aménagées dans l’enclos, parallèles soit au vivier et au mur de clôture mis au jour à l’ouest, soit au chenal et à la maison d’habitation. D’autres structures se rattachent au jardin de l’époque moderne : un puits et probablement de nombreuses fosses de plantations.

Évolution de la propriété de la Révolution Française à nos jours

À la Révolution Française, le Coudray appartient à la famille Cadoret de Beaupréau, qui émigre à l’étranger et rejoint l’armée des Princes. La propriété est alors saisie. C’est probablement à ce moment que la chapelle domestique, symbole à la fois de la Noblesse et de l’Église, est détruite. Elle est mentionnée pour la dernière fois en 1792, dans l’inventaire des biens de la famille. Devenue bien national, la propriété (qui ne portera plus jamais le nom de Coudray) est mise aux enchères et adjugée en 1794 à Pierre Lepage, charpentier de marine. Celui-ci la loue à des particuliers. La moitié ouest de la maison est même sous-louée au conseil municipal de 1811 à 1872. Le jardin haut et le jardin bas, plantés d’arbres fruitiers, sont toujours séparés par le grand vivier. La propriété est revendue à plusieurs reprises entre les années 1820 et les années 1880. À l’occasion d’un héritage, la grande maison de maître et le terrain sont divisés en deux lots mitoyens distincts. En plus d’avoir perdu son nom, le domaine fini donc par être morcelé. Dans la description du lot occidental nous concernant, il n’est plus fait allusion au vivier, cité pour la dernière fois en 1823. Celui-ci est définitivement abandonné dans la deuxième moitié du xixe siècle, et d’après le mobilier récolté, comblé entre la fin du xixe et le début du xxe siècle. Il semblerait cependant qu’il ne soit qu’en partie rebouché, au sud, la partie nord restant ouverte mais progressivement envahie par la végétation.

Les jardins semblent se couvrir petit à petit de potagers, d’autant plus que certains des propriétaires qui se succèdent sont eux-mêmes maraîchers. Des bassins sont installés à l’ouest du site, ponctuant le jardin de réserves d’eau secondaires, sans doute pour éviter de puiser l’eau au puits pour chaque arrosage. Le puits et ces bassins sont abandonnés au début du xxe siècle. Le morcellement de l’ancienne propriété du Coudray reprend dans la deuxième moitié du xxe siècle. La moitié orientale est à son tour divisée en deux. Le jardin se réduit alors à la portion sud (concernée par la fouille) alors que le nord est absorbé par l’urbanisation du centre-ville dès les années 1980.

Un réseau hydraulique inédit

Le jardin de la propriété du Coudray se caractérise également au xviie siècle par des installations hydrauliques composées de canalisations en terre cuite et de grandes structures maçonnées. Même si elles s’inscrivent dans l’enceinte du domaine, et qu’elles ont une connexion avec le vivier, il semblerait qu’elles appartiennent à un réseau plus vaste à vocation publique qui était destiné à alimenter au moins une des fontaines de La Rochelle. Celui-ci est (en partie) connu grâce à des documents du xviiie siècle qui étudiaient la faisabilité du rétablissement cette ancienne canalisation abandonnée à la fin du xviie siècle (Boucard, Touchart 2011). Celle-ci captait les « bonnes eaux » de Périgny pour les amener jusqu’à la Villeneuve, nouveau quartier rochelais loti à partir du début du xviie siècle sur la Prée-Maubec, à l’est de la ville. Périgny est déjà connue pour la richesse de sa nappe souterraine, alors que La Rochelle est construite sur ou à proximité d’anciens marais et son sous-sol régulièrement pollué par les infiltrations d’eau de mer. Elle bénéficie déjà d’une adduction venant des sources de Lafond au nord de la ville mais celles-ci s’avèrent parfois insuffisantes. D’après les documents, le bassin sourcial de l’ancienne conduite de Périgny se situait dans le jardin de la propriété de La Pommeraie qui est voisine du Coudray. Ce bassin de captage, l’aqueduc qu’il alimente et le bassin de décantation dans lequel il aboutit au sud sont conservés et toujours visibles dans le jardin de la propriété. La canalisation en terre cuite qui en repartait pour rejoindre la fontaine Maubec de La Rochelle traversait ensuite la rue et l’extrémité sud-est du jardin du Coudray jusqu’à un premier bassin de contrôle situé au contact du vivier et du chenal de La Moulinette, avant de poursuivre son chemin le long du cours d’eau. Ces éléments connus par la documentation ne correspondent pas à ceux que nous avons mis au jour, et se situaient manifestement hors emprise, au sud de la fouille. Les installations découvertes sur le site sont donc complètement nouvelles, et même si elles ne sont jamais mentionnées dans les rares documents conservés au sujet du réseau principal, il semblerait, vu la configuration de l’ensemble, qu’elles y participent et le complètent.

Ainsi, le réseau mis au jour se compose notamment d’une canalisation principale orientée NNO-SSE, alimentée par une voire deux sources : une située au nord, hors emprise, et l’autre potentiellement captée au sein de la structure excavée St.6 située contre le mur de parcelle au nord-est (Fig. 1). Dans un premier temps, la conduite devait rejoindre la canalisation de La Pommeraie au sud, mais une branche bifurquait également vers l’ouest pour rejoindre une « fontaine » (St.8) qui communiquait avec le vivier. Une restructuration complète de l’ensemble dans le courant du xviie siècle entraine l’abandon de la structure St.6 et la rupture du lien avec la fontaine et le vivier. La conduite principale est alors totalement reconstruite  et agrémentée d’un bassin de contrôle (St.5) tel que celui qui devait rassembler les eaux de La Pommeraie et du Coudray au sud du vivier. La fontaine St.8 est quant à elle recouverte d’une voûte percée d’un regard de visite et remblayée. Les canalisations sont probablement abandonnées, comme le reste du réseau, à la fin du xviie siècle.

Des questions en suspens

La fouille n’a donc pas permis d’étudier et de caractériser le port Saint-Louis dont la localisation est finalement remise en question. Le vivier du Coudray documenté à la place, qui doit être conservé dans le projet de lotissement, n’a quant à lui été que partiellement dégagé. La poursuite de son étude, notamment de la portion sud, dans le cadre de sa mise en valeur serait donc intéressante.

Bien que les installations hydrauliques mises au jour sur le site complètent ce que l’on connaissait déjà du réseau d’adduction alimentant au moins une des fontaines de La Rochelle depuis les sources de Périgny, celui-ci reste également en grande partie méconnu. Les conduites découvertes se poursuivent hors emprise et nous ignorons leur source et leur destination réelle. Ce sujet mérite d’être autant que possible approfondi et enrichi par de nouvelles recherches en archives et sur le terrain.


Sandrine Guillimin, septembre 2016.