Pont-sur-Seine (10) – Le Gué Dehan – zone 2

Pont-sur-Seine (10) – Le Gué Dehan – zone 2

DATE
TYPE D'OPÉRATION
CHRONOLOGIE

02 aout - 28 octobre 2013 et 23 juillet - 02 décembre 2014

Fouille préventive

Néolithique, âge du Bronze, âge du Fer, Antiquité.

DATE : 02 aout - 28 octobre 2013 et 23 juillet - 02 décembre 2014

TYPE D'OPÉRATION : Fouille préventive

CHRONOLOGIE : Néolithique, âge du Bronze, âge du Fer, Antiquité.

Occupation et franchissement de la Seine entre la fin de l’âge du bronze et l’Antiquité

L’emprise concernée se situe sur la commune de Pont-sur-Seine, dans le département de l’Aube, à environ 50 km au nord-ouest de Troyes, au lieu-dit Le Gué Dehan ou Gué des Huns. Cette commune se situe au cœur de la formation géologique du Bassin Parisien, au sein du plateau crayeux champenois composé des formations du Crétacé supérieur. À l’ouest de la commune apparaissent des formations tertiaires argileuses, sableuses et calcaires constituant le plateau d’Île-de-France. Ce substrat crayeux est incisé par les cours de la Seine et de ses nombreux affluents. Le paysage est ainsi marqué par un plateau mollement ondulé (relief peu marqué) très largement entaillé par ces systèmes hydrologiques. Le  cours actuel de la Seine se situe à moins de 500 m au sud de la présente opération.

 

L’opération de fouille a été programmée dans le cadre d’une étude préventive des vestiges archéologiques présents dans l’emprise d’un projet d’extension d’une zone d’exploitation de sable et de graviers porté par Saint-Christophe Carrières SNC. La stratégie d’intervention élaborée au préalable l’a été en fonction des découvertes et observations effectuées dans le cadre du diagnostic. Les découvertes occasionnées par ce diagnostic ont entraîné la prescription de cinq fouilles archéologiques sur la quasi-totalité de l’emprise du projet, soit 16,56 ha.

 

Pour la Zone 2, les principales découvertes s’articulent autour de quatre grands axes. Le premier axe, et sans doute le plus conséquent, est lié à la géomorphologie du terrain et à la mise en évidence d’un vaste corps alluvial correspondant à un ancien tracé de la Seine. Le corps alluvial du Gué Dehan constitue en l’état une forme d’Unicum à l’échelle locale, dont il convient de mesurer l’importance (en tant que potentiel informatif) dans le cadre de la compréhension de l’occupation du sol de ce terroir. Dans ce cadre, l’étude géomorphologique de la Zone 2 est donc décisive : elle permet d’envisager l’évolution de la Seine et des occupations humaines associées sur une longue période (a minima entre le Néolithique final et l’Antiquité). Le corollaire de ce type de contexte est évidemment la présence de vestiges (notamment organique) dans un excellent état de conservation, du fait du niveau d’humidité constant. L’apport massif de sédiments liés à l’activité du corps alluvial concourt également à une conservation appuyée des vestiges.

 

C’est justement ce phénomène qui semble à l’origine de la préservation par fossilisation d’une vaste occupation (4 000 m²) datée par le mobilier du Bronze final IIIb. Le site est installé sur une montille argileuse, située au centre de la fouille, correspondant au reliquat d’une phase de sédimentation du corps alluvial. Cette phase semble se mettre en place entre le Bronze ancien (datation radiocarbone des niveaux basaux) et le Bronze final IIIb. La morphologie initiale de l’occupation n’est pas renseignée, tout comme son extension maximale. De même, l’absence d’éléments contemporains dans le corps alluvial (en Zone 2 pour le moins) ne permet pas d’affirmer avec certitude qu’il s’agisse là d’une occupation de bord de fleuve, même si cette hypothèse est fortement envisagée.

 

L’occupation en elle-même se distingue des contextes « habituels » par une très faible représentation des structures en creux (fosses, trous de poteau, fossés), la présence de vastes surfaces brûlées/rubéfiées (dont certaines semblent « en place »), de vastes surfaces empierrées et de nombreux amas de blocs de grès brûlés/rubéfiés. Une partie de ces Faits est liée à une activité de combustion (fours, foyers, etc.). Bien que difficile à percevoir, des logiques fonctionnelles sont envisagées sous la forme d’une gestion et d’une partition de l’espace occupé. Le mobilier est (très) abondant et typologiquement varié. Conséquence logique de la faible représentation des structures en creux, la majorité a été mise en évidence « Hors ensemble clos », directement au contact des argiles constitutifs de la séquence. Ces argiles semblent ainsi correspondre à une surface d’occupation, dont les variations de faciès sont nombreuses.

L’évolution du corps alluvial après le Bronze final IIIb n’altère pas la montille argileuse centrale (du moins pas en totalité). La configuration envisagée pour la phase suivante est alors celle d’un corps alluvial scindé en deux chenaux, connectés au centre de l’emprise de fouille et en Zone 1 en un chenal unique. La montille argileuse forme une petite île (extension maximale non déterminée), dont le positionnement central facilite l’implantation de plusieurs ponts de bois. Deux phases chronologiques de ce franchissement ont été déterminées.

 

La première phase est illustrée par les ponts UA 03 (chenal nord ; 80 m de longueur) et UA 13 (chenal sud ; 20 m de longueur). La détermination des dates d’abattage des bois permet d’envisager une première phase de construction autour de 215/213 BC. Cette première construction est par la suite améliorée et complétée jusqu’en 179 BC., justifiant la grande variabilité temporelle affichée par les dates d’abattages. Au sud, la distinction faite entre deux ensembles construits et orientés différemment semble trouver un sens si l’on considère ces différents éléments, et des phases multiples de réfections menant à l’application de techniques de construction différentes. L’absence de bois après 179 BC suggère que ces deux premiers ouvrages ne sont plus entretenus après cette date. Des témoins de cette désaffection sont à noter sous la forme d’éléments de construction (superstructure) échoués en fond de chenal. Les ouvrages présentent tous deux la même organisation, à savoir un système en deux travées simples et des piles constituées d’une unique rangée de pieux. Les quelques divergences observées le sont finalement au travers d’une implantation très dense au nord du pont UA 03 et d’une disposition parfois anarchique des pieux. Ces deux phénomènes témoignent des phases d’adaptation et de réfections multiples. Près de la moitié des pieux sont fendus radialement, semble-t-il pour assurer des gabarits homogènes. La détermination de l’anatomie des bois révèle huit essences différentes ayant participé à l’édification. Le chêne (Quercus sp.) domine l’assemblage. Quant aux éléments de construction, ils suggèrent un système d’assemblage à mi-bois et à tenon-mortaise. Le mobilier « associé » à ces deux premiers ouvrages comprend du mobilier métallique (épée) et une statue en bois d’If. Cette dernière été mis au jour lors de l’extraction mécanique des pieux de fondation du pont UA 13. Elle correspond à une production de La Tène B ou C. Malgré une marge d’incertitude de près de 200 ans, ce résultat est à considérer par rapport à l’étude dendrochronologique menée sur le pont. Une contemporanéité entre l’objet et le pont est ainsi tout à fait envisageable, à l’image d’une partie du mobilier métallique du pont UA 03. À notre connaissance, cette statue constitue un unicum à l’échelle européenne.

 

Quelques mètres à l’est des ouvrages précédents, deux nouveaux ponts notés UA 11 (chenal nord ; 50 m de longueur) et UA 17 (chenal sud ; 30 m de longueur) sont construits par la suite. Le corpus de dates concerne la quasi-totalité des éléments constitutifs : la date d’abattage des bois employés renseigne une phase de construction entre 134 et 133 BC. L’absence de dates postérieures est à relever. Elle suggère l’absence de phases de réfection et une durée de vie limitée de l’ensemble. Le schéma d’implantation reste proche des ouvrages précédents, avec un système à travées triples distantes de 1,5 m et des piles organisées en une unique rangée de trois pieux appointés et taillés en sifflets. La première véritable différence est visible à travers un espacement plus important et très régulier des éléments verticaux, formant un « module » de 3 m (longueur totale) par 4 m (distances entre les piles). Les pieux situés hors de ce schéma sont peu nombreux et très localisés. L’utilisation du bois de chêne est quasi-exclusive. Ces bois sont presque tous de la même classe d’âge, de dimensions similaires et façonnés comme des rondins non fendus. La grande similitude des courbes des cernes affichée laisse entrevoir leur prélèvement dans le même secteur forestier. L’ensemble de ces caractéristiques souligne ainsi l’homogénéité du projet architectural et la faiblesse, voire l’absence, de phases de reprises, précédemment suggérée par la datation des bois. On notera également la présence potentielle de systèmes de contreventement destinés à renforcer la stabilité globale des ouvrages vis-à-vis des contraintes hydrologiques. Les éléments de construction suggèrent à nouveau un système d’assemblage à mi-bois et à tenon-mortaise. Les éventuels témoins de la désaffection de l’ensemble sont en revanche totalement absents.

 

Au-delà de l’étude des aspects techniques, la persistance du point de franchissement au cours de La Tène C et au début de la Tène D souligne l’intérêt stratégique qui lui est accordé et suggère la présence d’un axe de circulation pérenne, dont les témoins autres font défaut. Ces différents paramètres permettent également de s’interroger sur les aspects sociétaux qu’impliquent la construction et l’entretien de tels ouvrages. Même si les ouvrages de franchissement de Pont-sur-Seine ne font pas figure d’exception, le nombre de ponts gaulois étudiés en France reste très limité.

 

Le quatrième et dernier grand axe d’étude est figuré par les (très) nombreux bois du corps alluvial autres que les bois de ponts. Ils sont présents sur l’ensemble du corps alluvial, principalement dans le chenal unique (à l’ouest), sous la forme de pieux en bois ou de bois échoués dans le fond du corps alluvial. Étant donné les conditions difficiles liées à la fouille mécanique du chenal, prétendre à l’exhaustivité en termes de découverte est impossible. Un peu plus de 1 000 bois ont tout de même été mis au jour. Ils figurent différents aménagements de type aménagements de berges et pêcheries, pour la plupart non datés, les bois n’étant pas exploitables par le biais de la dendrochronologie.

 

Des analyses radiocarbones viennent pallier certains blancs. L’UA 14 est envisagée par datation radiocarbone de la fin de l’âge du bronze , et pourrait être contemporaine de l’occupation sur la montille argileuse, d’autant que sa proximité spatiale avec celle-ci est flagrante. De même, une datation radiocarbone effectuée sur la pêcherie UA 15 tend à suggérer que cet aménagement est mis en place au cours du Bronze ancien. Ce résultat est à considérer avec prudence, un seul bois ayant été daté. Enfin, l’UA 16 (pêcherie ?) est datée, toujours par radiocarbone, de La Tène C de La Tène D et pourrait être contemporaine des ouvrages de franchissement.

 

On notera quelques témoins d’occupations sur la barre sablo-graveleuse située au nord et sur la montille sud : fossés, trou de poteau, mobilier en épandage. La chronologie de ces éléments est variable, allant du Néolithique à l’Antiquité. La portée de ces vestiges est limitée dans le seul cadre de la Zone 2, mais trouve tout son sens dans une perspective plus large, à l’échelle du Gué Dehan. La fréquentation des abords immédiats du corps alluvial, s’il elle relève de l’évidence, reste paradoxalement difficile à déterminer.


Rémi Collas