Saint-Jorioz (74) − 226 route de l’église

Saint-Jorioz (74) − 226 route de l’église

DATE
TYPE D'OPÉRATION
CHRONOLOGIE

12 mars - 06 avril 2018

Fouille préventive

Antiquité

DATE : 12 mars - 06 avril 2018

TYPE D'OPÉRATION : Fouille préventive

CHRONOLOGIE : Antiquité

Les fouilles menées sur le site de Saint-Jorioz au 226 route de l’église ont été réalisées par le bureau d’études Éveha sous la responsabilité de Damien Tourgon entre mars et avril 2018. Elles interviennent dans le cadre du projet d’aménagement d’un immeuble locatif de la société SAS Charvin Groupe. Les investigations archéologiques ont permis notamment de mettre au jour plusieurs tronçons de murs antiques à proximité d’une villa fouillée il y a une dizaine d’années sur la parcelle adjacente (Fig. 2).

Quelques vestiges antiques complétant le plan d’un premier établissement antique et de la villa de Tavan

La fouille réalisée sur une superficie de 450 m² a permis de compléter le plan d’un premier établissement antique s’installant dans le premier tiers du Ier s. Les vestiges mis en évidence perdurent et participent également au plan de de la pars urbana d’une villa s’installant à la fin du troisième quart du Ier s. fouillée en 2007 par F. Menna (Fig. 3). Seuls quelques tronçons de radier de fondation de murs maçonnés ont pu être mis en évidence. Toutefois, ces derniers dessinent un premier espace de près de 60 m² (10 x 6 m) bornant l’extrémité occidentale de la villa. Un mur de clôture vient s’accoler à l’angle sud-ouest de cet espace. Dans un second temps des murs sont ajoutés dont l’un vient se greffer à l’angle sud-est du grand espace. Entre ce dernier et le mur de clôture, une portion de mur et une tranchée de récupération forment un angle droit et délimitent sur le pourtour un espace de circulation. Ces derniers pourraient former un mur à péristyle de façon analogue à celui observé sur la parcelle adjacente.

Au sud de l’emprise, l’angle nord-ouest d’un autre bâtiment a pu être mis en évidence. Un trou de poteau quadrangulaire vient s’appuyer contre sa façade septentrionale ainsi qu’un mur de clôture à son angle, filant sous la berme orientale. Aux abords immédiats du bâtiment, un lambeau de préparation de niveau de circulation ainsi qu’une structure faisant penser à un puisard ont été aperçus.

 

La densité relativement ténue et médiocre des vestiges s’expliquent pour diverses raisons. Tout d’abord, le faible recouvrement des vestiges à moins de 0,30 m de la surface entrainant un fort taux d’arasement. De plus, au Petit Âge Glaciaire, le cours du Laudon s’étend jusqu’à notre emprise et traverse le site du nord au sud créant une cicatrice de 1,80 m de profondeur. Son passage vient ainsi tronquer une bonne partie de l’occupation antique. De plus, le site a été démantelé au cours de cette période afin de créer un talutage aux abords du lit du torrent afin de le contenir. Enfin, le passage de plusieurs canalisations contemporaines au nord vient perforer les murs de la villa.

 

Ces multiples constats et la faible quantité de mobilier découvert ont rendu l’interprétation des vestiges complexes voire impossible faute d’éléments probants. La fouille avait pour objectif de collecter de nouvelles données sur l’organisation de la villa mais également sur son statut à savoir s’il s’agissait d’un simple habitat ou d’une exploitation agricole. Toutefois, les quelques murs observés permettent de compléter le plan du premier établissement fouillé en 2007 s’installant avant la villa mais aussi de compléter le plan de cette dernière et notamment de borner probablement l’extrémité occidentale de ces deux établissements. Difficile en revanche de dire pour la villa s’il s’agit d’une exploitation agricole et si les bâtiments localisés plus au sud appartiennent à cet établissement. Ils peuvent être également dissociés et fonctionner avec les autres murs mis en évidence lors de fouilles anciennes à 50 m plus au sud de notre parcelle. La présence d’un second établissement en bordure de cet habitat n’est pas à exclure.

Quoiqu’il en soit le plan dessine les contours d’une villa à péristyle de type méditerranéen de 67 m de longueur par 19 m de largeur observée munie de latrines, d’une cuisine, de cubicula et de probables lieux de culte de type sacella. Les vestiges mis au jour au cours de cette intervention correspondent à l’un des premiers états de l’établissement primitif d’après l’étude céramique c’est-à-dire au cours du premier tiers du Ier s. ap. J.-C et qui perdurent pour le plan de la villa se mettant en place à la fin du troisième quart du Ier s. ap. J.-C. Le nombre ténu de vestiges mis en évidence pour le premier établissement ne nous permet pas d’identifier le statut de ce dernier, de même pour la villa s’installant postérieurement quelques décennies après.

Peu fréquent dans les régions alpines, ce type de plan de villa trouve des comparaisons avec la villa du Grand Verger à Gilly en Savoie, la villa du Thovey à Faverges ou encore avec celle du Parc de la Grange à Genève mais il est à ce jour impossible de dire si la partie résidentielle appartient à un établissement plus vaste comme à Faverges.

Si l’on replace l’ensemble des vestiges mis en évidence sur la commune, on s’aperçoit que l’organisation fonctionnelle de l’agglomération semble suivre le même schéma que les agglomérations de Gilly ou de Faverges situées sur le même axe routier reliant Annecy au col du Petit Saint-Bernard. Il est possible que les sites des vallées alpines s’installant à proximité des voies impériales ou en périphérie des grandes agglomérations suivent parfois le même schéma organisationnel comme Saint-Jorioz localisé aux abords d’Annecy (Boutae). Très souvent, un groupement d’habitat et artisanal s’installe à leurs abords et des villae viennent graviter autour. Le secteur de Vieille Église jusqu’à Tuilerie à Saint-Jorioz pourrait correspondre à l’emplacement de l’agglomération abritant un marché aux abords d’un port conférant à la ville le nom de Macellum à la période médiévale. En périphérie, viendrait ainsi s’installer des villae comme dans le secteur de Tavan. Les vestiges mis en évidence au sud de notre établissement pourraient ainsi correspondre à des bâtiments en lien avec la villa ou appartenant à un autre établissement.

L’agglomération antique de Saint-Jorioz est mise en place à la même période et se développe simultanément à l’importante agglomération d’Annecy. La proximité immédiate de la ville de Saint-Jorioz permet de participer à l’économie du vicus et témoigne ainsi de la prospérité des campagnes alpines où de riches propriétaires viennent ainsi s’y installer et profiter des opulences qu’ils peuvent tirer de la proximité des voies et du lac. On peut parler de relation entre production rurale (permettant de générer des revenus supplémentaires) et accointance commerciale urbaine.

Nouvelle occupation tardive après l’abandon de la villa

La villa est occupée sur une très courte période et semble abandonnée au milieu du IIe s. ap. J.-C sans que l’on en connaisse les causes. Une nouvelle occupation se met en place probablement au cours de la fin du IIIe s.- début du IVe s. Deux structures semblant fonctionner ensemble ont pu être observées lors de la fouille et viennent perforer, pour l’une d’entre elles, des murs de l’état antérieur.

Elles se définissent par une concentration circulaire de galets sur 5,20 m de diamètre disposée au centre d’un second aménagement concentrique de 11 m de diamètre. L’état d’arasement prononcé de la structure a rendu son interprétation difficile mais son plan rappelle toutefois les aires de dépiquage. Décrit par de nombreux auteurs antiques tels que Varron, Columelle, Pline l’Ancien ou encore Virgile, notre ensemble peut correspondre à leur descriptif.

Notre aire a pu servir à dépiquer en utilisant plutôt la technique du foulage par des hommes, des porcs ou plus vraisemblablement des animaux de traits. On déposait à l’intérieur de ces espaces circulaires des gerbes de céréales la tête en bas et on en coupait les liens de manière à former des cercles, la paille occupant la partie supérieure et les épis reposant sur le sol. Un ou plusieurs couples d’animaux de trait pouvaient être attachés deux à deux les yeux bandés puis ils étaient guidés à l’aide d’une grande longe par le conducteur qui se tenait debout au centre de l’aire. Notre aménagement empierré central pourrait correspondre à l’emplacement du conducteur. Le cheval et la mule étaient les animaux privilégiés pour cette tâche dont l’action était plus efficace que celle du bœuf. Cette hypothèse séduisante n’a pas pu être confirmée malheureusement par les analyses carpologiques qui se sont avérées être stériles. Une seconde hypothèse d’un moulin à traction animal n’est pas à écarter, F.110 étant la fondation accueillant la meule et F.108 le mur servant à contenir l’animal.

Les vestiges mis en évidence plus au sud de notre emprise au cours des fouilles anciennes semblent perdurer un peu plus longtemps au cours de l’Antiquité tardive d’après le mobilier récolté et pourraient être contemporains de nos vestiges.

 

Ces quelques vestiges tardifs sont à mettre en relation avec d’autres mis en évidence sur la parcelle mitoyenne lors de la fouille de 2007. Non datés mais coupant les niveaux d’occupation de la villa du Haut Empire, ces vestiges pourraient appartenir à la même phase. Une structure rappelle notamment celle que nous avons mis au jour. Il s’agit d’une fondation courbe de 4 m de long par 0,30 m de large pouvant correspondre également à une aire de dépiquage.

On note au cours de ces périodes de l’Antiquité tardive un changement du mode d’occupation du secteur. La zone d’habitat laisse place à une probable zone agricole.

Un changement profond du paysage local au cours du Petit Âge Glaciaire

Au sein de l’emprise de fouille, aucun vestige post-antique n’a été mis en évidence. Ceci est probablement dû à un changement climatique créant d’importants bouleversements paysagers dont un déplacement du cours du Laudon jusqu’à notre emprise. Orienté nord-sud et profond de 1,80 m, celui-ci vient tronquer une partie des vestiges antiques en bordure occidentale.

Cette période, située entre le milieu du XIIIe siècle et le milieu du XIXe siècle, correspond à un léger refroidissement climatique d’environ 1°C induisant des hivers très froids et des étés très courts. Les glaciers alpins avancent très rapidement engloutissant parfois des villages comme dans les Alpes suisses. Des pluies torrentielles se sont abattues au cours de cette période parfois pendant plusieurs années augmentant le débit des cours d’eau de façon exponentielle. C’est ce phénomène qui a en partie provoqué le déplacement du lit majeur du Laudon vers l’est dans notre secteur de fouille.

Au cours du Petit Âge Glaciaire, les changements climatiques brutaux provoquent des modifications importantes de la vie quotidienne des gens habitant en ville ou dans les vallées. On note sur notre emprise qu’aucune occupation ne s’est installée sur ce secteur au cours de cette période. Cette désertification s’explique probablement par les variations importantes et aléatoires du Laudon. Néanmoins, il semble que des aménagements ont visé à atténuer celles-ci par la création d’un aménagement contre le talus tout le long de la partie orientale du cours d’eau afin de le contenir. Ce talutage anthropique est composé par des matériaux issus du démantèlement du site antique situé aux abords.

A la fin de cette période, le lit majeur majeur s’est déplacé progressivement vers l’ouest, reprenant ainsi son lit primitif. La cicatrice laissée dans le paysage est ensuite comblée de façon naturelle ou peu d’éléments anthropiques ont été aperçus.

Au cours de la période moderne et/ou contemporaine, un creusement rectiligne est aménagé au sein de son comblement. La nature très hydromorphe du comblement inférieur de la structure pourrait indiquer la présence d’un fossé. Mais d’après la carte de l’État major, le ruisseau « le Doucet » semble passer à cet emplacement et il pourrait s’agir d’un aménagement de nature anthropique afin de le canaliser jusqu’au cours du Laudon.


Damien Tourgon, mai 2018.