Saint-Pierre (972) – Rue Isambert

Saint-Pierre (972) – Rue Isambert

DATE
TYPE D'OPÉRATION
CHRONOLOGIE

28 janvier - 08 mars 2013

Fouille préventive

Temps modernes, Époque contemporaine.

DATE : 28 janvier - 08 mars 2013

TYPE D'OPÉRATION : Fouille préventive

CHRONOLOGIE : Temps modernes, Époque contemporaine.

La fouille des parcelles 1002, 1003, 1004, 1006 et 1007, section B du cadastre actuel de Saint-Pierre, a été menée du 28 janvier au 8 mars 2013 par une équipe d’Éveha. Elle a concerné une surface de 1 000 m² pour une profondeur allant jusqu’à 2,50 m. Cette investigation s’inscrit dans le cadre d’un projet du conseil général de la Martinique de construire un APID, à savoir un autre port d’intérêt départemental. Ces parcelles ont fait l’objet d’un diagnostic en 2011, ayant révélé la bonne conservation des vestiges en sous-sol et la présence probable de réseaux d’habitats placés entre la rue Isambert et le mur anti-houle qui sert de limite occidentale à l’emprise fouillée.

L’intervention de 2013 a permis de poursuivre ces investigations sur les cinq parcelles concernées par le projet. Ainsi, 86 structures ont été mises au jour. Il s’agit pour l’essentiel de maçonneries, permettant d’envisager un réseau dense d’habitats. Ces habitats sont regroupés en trois espaces, correspondant à nos trois secteurs principaux (2, 3 et 4), séparés par deux calades, ruelles pavées descendant vers la mer et permettant le déchargement des bateaux (secteurs 1 et 2). L’étude de ces îlots a permis de mettre en lumière jusqu’à huit phases d’occupation différentes, entre le XVIIe siècle et le XXIe siècle, témoignant de l’attrait de cet espace ayant connu de multiples remaniements. L’étude du mobilier, notamment céramique, établit une occupation principale entre la seconde moitié du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle, tandis que l’analyse des terres cuites architecturales permet d’envisager une chronologie du milieu du XVIIIe siècle aux années 1960. Cette fourchette chronologique est corroborée par l’inventaire du petit mobilier (métal et verre notamment).

Ces bâtiments se développent le long d’un mur anti-houle qui se suit sur toute l’emprise de la fouille. L’étude de son parement oriental (le parement ouest, en glacis, étant hors prescription) a révélé trois phases de construction principales, témoignant des remaniements constants qu’il a connus entre sa possible mise en œuvre vers 1693 et sa destruction entre 1807 et 1819 (d’après les plans anciens). Dans un premier temps, les données iconographiques le présentent d’un seul tenant, puis séparé en quatre sections pour les parcelles nous intéressant, du fait de la mise en place des diverses calades. Dans un second temps, il est également doublé par un second mur, placé contre son parement est, et servant vraisemblablement de contrefort. Enfin, lors d’une dernière étape, il est rehaussé, et l’une de ses ouvertures est bouchée (partie médiane, parcelle 1006). Les assises supérieures sont enduites et l’arase en est cimentée.

Les pièces et bâtiments repérés sont généralement de petite taille, relativement modestes, venant se coller au mur anti-houle permettant d’assurer leur protection. Les murs sont bâtis en pierres volcaniques, liées de mortier sableux, mêlant sables noirs et blancs, coraux et coquillages. Ces pièces sont parfois décorées d’enduits peints, révélant un certain soin porté à ces bâtiments. Elles sont régulièrement associées à des niveaux de sols de type dallage, pavage ou carrelage, bien agencés et témoignant là encore d’un soin particulier. Il s’agit majoritairement de cours extérieures associées aux habitats, comme en témoignent les systèmes de drains et de caniveaux qui permettaient d’évacuer les eaux usées et les eaux de ruissèlement. Le mobilier découvert dans ces espaces apporte malheureusement peu d’éléments pour les caractériser et les dater. En effet, la position de ce site en bord de mer ne facilite pas les études : les houles successives ont complètement brassé les niveaux, et le mobilier associé. Ainsi, nous ne retrouvons pas les couches éruptives et les niveaux amérindiens pourtant bien cernés à Saint-Pierre, et le mobilier découvert n’est généralement pas en place. Ce dernier relève majoritairement des XVIIIe et XIXe siècles.

Outre ces structures dévolues à l’habitat, des zones d’artisanat ont pu être envisagées. Ainsi, lors du premier état d’occupation du site (fin du XVIIe siècle ?), une forge a pu être utilisée. En effet, la parcelle 1006 (secteur 3) a révélé, le long du mur anti-houle, une pierre surmontée d’un élément métallique pouvant s’apparenter à un support de billot et d’enclume. Tout autour de cette pierre, pris dans les interstices d’un dallage, de nombreux fragments de métal et objets concrétionnés ont été mis au jour, étayant cette hypothèse. De même, à l’intérieur de la pièce associée à ce niveau de sol (UA 3), des couches de rejets de forge sont révélées. À côté de ce dallage, nous avons dégagé une auge à mortier, en terre cuite, ainsi qu’une fosse ayant servi de rejet pour les surplus de mortier. Cette activité était probablement liée au chantier de construction. D’autre part, lors d’une phase d’occupation plus récente, une cuve en fer forgé est installée dans l’interstice formé entre trois murs. Il s’agit a priori d’une chaudière, comme on en rencontre régulièrement dans les sucreries de l’île. Elle est associée à une cuve de plan rectangulaire découverte à quelques mètres au sud, contenant du charbon minéral dans son comblement.

Ainsi, les îlots découverts contre le mur anti-houle ne sont pas entièrement dévolus à l’habitat, mais des activités artisanales se sont également bien développées en bord de mer, sans doute en lien avec les entrepôts situés de l’autre côté de la rue Isambert. Cet espace est constamment occupé entre le XVIIe siècle et le XXe siècle, avant de tomber en désuétude au XXIe siècle, et la multitude de maçonneries et de niveaux de sols atteste bien de fréquentes reprises et remaniements. Seule une zone restreinte a révélé la présence d’une couche de cendres en lien avec l’éruption de 1902 (parcelle 1007). Elle a permis de constater l’importance des reconstructions qui ont suivi, avec la mise en place de nouveaux niveaux de pavages, constitués pour bonne part de remplois issus des proches bâtiments détruits (théâtre notamment).

Ces parcelles se sont donc révélées riches en découvertes archéologiques et ont permis de mieux connaître cet espace, constitué d’îlots d’habitations séparés par deux calades et de zones plus artisanales, restant néanmoins modestes. Les habitats sont serrés, de petites tailles, somme toute assez modestes, mais néanmoins soignés comme en témoigne la présence d’enduits et de beaux niveaux de sols. L’étude céramique concerne un mobilier relativement récent, entre le XVIIIe et le XIXe siècle, avec une large part laissée à la faïence. Les produits d’exportation sont très fréquents (hollandais, anglais, français) tandis que la céramique locale se fait plus rare. Il s’agit majoritairement de vaisselle de table, de marmites ou poêlons réservés à la cuisson, de quelques rares vases de service et de pots à mélasse. Quant aux terres cuites architecturales, l’échantillon étudié montre là encore la prépondérance des importations, notamment en provenance de Marseille et sa région. Quelques terres cuites martiniquaises sont également découvertes, notamment un carreau marqué de la poterie Duchaxel dans la baie de Fort-de-France. À noter également la forte proportion de tuiles à emboîtement. Nous pouvons ainsi envisager la présence sur le site d’une habitation disposant de ce type de couverture, datée du milieu du XIXe siècle. L’analyse du petit mobilier (métal et verre) révèle des objets de la vie quotidienne, quelques éléments de parure, des outils, des éléments de quincaillerie et de serrurerie tandis que l’armement est représenté par des boulets de canon.

Ces résultats sont à mettre en perspective avec les fouilles archéologiques précédemment réalisées sur ce bord de côte, et d’autres opérations à venir permettront sans doute de préciser nos hypothèses sur cette zone d’habitat et d’artisanat et ses fortifications associées.


Isabelle Pignot, juin 2014.