Vesoul (70) – La Motte

Vesoul (70) – La Motte

DATE
TYPE D'OPÉRATION
CHRONOLOGIE

27 avril au 13 mai 2015

Fouille préventive

Néolithique moyen bourguignon, Bronze final, Protohistoire, Antiquité, Moyen Âge, Époque moderne.

DATE : 27 avril au 13 mai 2015

TYPE D'OPÉRATION : Fouille préventive

CHRONOLOGIE : Néolithique moyen bourguignon, Bronze final, Protohistoire, Antiquité, Moyen Âge, Époque moderne.

Nouvelles données archéologiques sur l’occupation du site aux époques néolithique, protohistorique et antique et sur les vestiges du château médiéval.

La fouille préventive menée sur une emprise de 250 m2 sur la commune de Vesoul, au sommet de La Motte, intervient dans le cadre d’un projet de réhabilitation de la chapelle votive de Notre-Dame de La Motte, et fait suite aux diagnostics menés en 2013 et 2014 par Olivier Simonin ayant montré l’importance du potentiel archéologique du site, occupé dès le Néolithique. La fouille, débutée le 27 avril sous la direction de Christian Peter, assisté de deux techniciens de fouille, s’est achevée le 13 mai 2015.

Les principales phases d’occupation observées lors de la fouille et pour lesquelles les données ont été considérablement renouvelées, appartiennent aux périodes néolithique, protohistorique, antique et médiévale. En raison des très nombreux remaniements inhérents à ces nombreuses occupations dans cet espace restreint, le contexte archéologique présentait une grande complexité. La stratigraphie a toutefois conservé à un endroit de la zone sud-ouest (coupe 46) une séquence de l’évolution complète des occupations depuis le Néolithique.

Les vestiges du paléosol UE 57, observé dans la partie sud-est de la fouille, et conservé sur une épaisseur d’environ 0,30 m, directement installé sur le substrat rocheux, témoignent de l’installation de populations néolithiques et protohistoriques. Le mobilier varié issu de ce niveau anthropique consistait, pour l’époque néolithique, en quelques fragments de céramique et des outils : deux haches polies, dont une ébauche, en quartz-pélite provenant d’un approvisionnement local (site de Plancher-les-Mines (Haute-Saône)) et une armature en bois, outil à l’utilisation indéterminée (un pic ?). Les haches polies permettent de faire remonter les premières traces d’activité au sommet de La Motte au début du IVe millénaire avant J.-C. L’essentiel de la céramique protohistorique recueillie lors de la fouille du paléosol appartient à la période du Bronze final.

Durant l’Antiquité, La Motte est un lieu de pratiques cultuelles : les vestiges immobiliers mis au jour n’ont malheureusement pu en donner le cadre exact. Les vestiges observés dans la partie sud-est de la fouille recouvrent le paléosol précédent. Il s’agit d’un empierrement ou hérisson UE 29, conservé sur une surface d’environ 10 m², constitué de pierres calcaires et épais d’une quinzaine de centimètres. Seule sa limite sud-ouest était marquée par un empierrement UE 39 de blocs calcaires irréguliers qui pourrait correspondre à un espace distinct, au sein d’un aménagement antique UE 15. Les trous de poteau repérés dans cette zone pourraient être contemporains du hérisson UE 29. La stratigraphie témoigne d’une occupation antique complexe associée à cet ensemble construit UE 15, regroupant les vestiges précédents : les niveaux observés ont livré un mobilier datable du Ier au Ve siècle après J.-C. ; les éléments du niveau d’abandon – moellons, tuiles diverses, fragments d’enduit peint, de terrazzo et de céramiques – témoignent de la présence des constructions UE 15. L’étude du mobilier antique de ces différents niveaux stratifiés montre un assemblage particulier présentant une majorité de récipients de service et de présentation en céramique fine, ainsi que des amphores – dont une très rare amphore-carotte, d’importation orientale et réservée à la conservation de fruits secs, induisant la possible fonction cultuelle du site. La présence de deux fibules et d’un médaillon figuré en pâte de verre bleu, conforterait cette fonction. Cet assemblage fonctionnel évoque celui du site proche de Crevans (Haute-Saône), dont le mobilier et les vestiges témoignent d’activités cultuelles ; le site de La Motte ne présente cependant pas, a priori, les traitements spécifiques observés sur le mobilier de ce dernier site (crémation volontaire et bris intentionnel).

D’autres vestiges probablement antiques ont été mis au jour dans la partie nord-ouest de la fouille. L’aménagement UE 18 est constitué de lambeaux de sol en mortier de chaux et tuileaux ou terrazzo UE 20 ; ce sol, situé à une altitude proche du sommet du hérisson UE 29, est conservé sur au moins 4,25 x 2,95 mètres et 0,15 mètre d’épaisseur maximum. La partie la mieux conservée du terrazzo, au nord-est, pourrait marquer l’angle d’un bâtiment antique formé partiellement des structures fossoyées linéaires UE 58 et UE 37, récupérées complètement, et comblées avec de la pierraille. Un hérisson UE 22 est installé selon la même orientation que le niveau de sol précédent UE 20 et le recouvre partiellement : il évoque l’installation d’une base de foyer, en lien avec la surface rubéfiée UE 57 que l’on observe à son sommet. Les trous de poteau repérés dans cet espace évoquent un remaniement antique tardif, mais ils pourraient aussi appartenir à une installation castrale précoce en matériaux périssables.

L’hypothèse de l’existence, au sommet de La Motte, d’un haut-lieu réservé à des pratiques cultuelles, telle qu’elle a été envisagée par Olivier Simonin lors de la campagne d’évaluation, peut être confirmée par la mise au jour des structures et du mobilier antiques lors de la fouille. Si les structures de la zone sud-est peuvent suggérer l’aménagement d’un édifice cultuel possédant un déambulatoire protégé par une couverture de tuiles établie sur poteaux, à l’instar du sanctuaire d’origine indigène de Nitry-Champagne (Yonne), l’espace restreint du sommet semble incompatible avec un tel développement architectural. Les vestiges de terrazzo et l’aménagement UE 18 appartiendraient soit à une même phase d’occupation cultuelle, soit à un état distinct : ce traitement spécifique des sols pourrait induire la présence d’un bâtiment chauffé en lien avec les activités cultuelles du site, soit le sol d’un déambulatoire lui-même. Un tesson de céramique en sigillée luisante (IVe-Ve siècle après J.-C.) témoigne d’un abandon tardif du site à l’époque gallo-romaine.

La stratigraphie montre que le site est ensuite occupé au plus tôt au VIIIe siècle, ce dont témoignent aussi les charbons datés par radiocarbone et observés dans la succession de niveaux de cette occupation médiévale précoce. Une partie des aménagements alors existants, dont l’ensemble UE 59 au nord-ouest, constitué de plusieurs trous de poteau, en lien possible avec des structures voisines – hérisson UE 20 et aire rubéfiée UE 57, auraient pu être détruits par le feu, ce que pourraient suggérer ces couches charbonneuses, éventuellement lors des troubles du Xe siècle (invasion hongroise de 937, attaque du château de Vesoul par Lambert de Châlon).

La construction de l’aménagement UE 3 intervient probablement rapidement, entre le début du VIIIe siècle et le milieu du Xe siècle, comme le suggèrent la stratigraphie et la datation absolue de son mur est UE1. Les vestiges de ce mur, observés sur une longueur de 3,25 m et conservés sur plusieurs assises (fondation et élévation : 0,69 m) marquent un retour au sud-est (mur UE 55). La construction de la tour-maîtresse UE 8, dont le mur nord UE 7, épais de 2,33 mètres, a été mis au jour sur une longueur de plus de 7 mètres, semble suivre de peu : la datation de charbons piégés dans le mortier des fondations du mur UE 7 indique une construction entre la fin du IXe siècle et la fin du Xe siècle. Il est conservé (soubassement et élévation) sur une hauteur de 0,93 m. L’angle nord-ouest de la tour -maîtresse pourrait avoir été repéré. L’articulation chronologique de ces deux constructions reste néanmoins incertaine, du fait des intervalles proches de leurs datations radiocarbone et d’une lecture stratigraphique parfois altérée par les remaniements successifs et d’un mobilier médiéval sans typologie caractéristique. Leurs orientations sont également légèrement différentes. Si une antériorité de l’aménagement UE3 peut être avancée, induisant la possible existence de constructions mixtes, en pierre et bois, dans un état précoce du château, la contemporanéité des ensembles n’est pas à exclure cependant : les murs UE 1 et 55 pouvant suggérer les vestiges d’un aménagement interne (un escalier ?) de la tour-maîtresse.

La partie nord-ouest de la fouille, très fortement arasée par les récupérations postérieures, a néanmoins permis la découverte du mur UE 9, conservé sur une seule assise de fondation, long de 2,50 m et large d’au moins 1,10 m ; ce mur est contemporain des murs médiévaux précédents (mortier et matériaux identiques), et parallèle au mur UE8. Il n’est rattaché à aucun autre vestige marquant un lien concret avec ceux de la tour-maîtresse. La proximité du mur UE 9 avec les lambeaux de mortier de chaux et tuileaux UE 20 situés à un emplacement plausible d’une citerne médiévale, adjacente à la tour-maîtresse dans plusieurs châteaux régionaux, ont pu évoquer l’existence d’une citerne. Mais certaines incohérences pour ce type de construction (orientation divergente des vestiges, absence de liaison entre enduit et parement, absence de retour vers le sud) font plutôt relever ce sol de terrazzo et cette aire empierrée UE29 de l’occupation antique du sommet.

L’existence d’un pèlerinage marial médiéval dans l’enceinte du château, en l’honneur de « Notre-Dame du Chastel » est évoqué par les érudits anciens ; les moules de boutons-enseignes découverts lors du diagnostic de 2013 sur la plateforme adjacente au sommet pourraient concrètement l’attester. Le site semble témoigner d’une destination votive pérenne. Le château fait l’objet de nombreux remaniements ou restaurations, dont les archives conservent les traces, au cours du Moyen Âge, et jusqu’au début de l’Ère moderne ; ce dont témoignent également les importants niveaux de gravats et remblais successifs contenant un mobilier mélangé, dont les éléments recevables remontent, pour les plus anciens aux XIIIe-XIVe siècles, et les plus récents au XVIIIe siècle. L’ensemble UE 19, certainement médiéval, fortement récupéré, est constitué d’un muret UE 10 installé sur un dallage calcaire UE 21 suggérant une construction légère : il pourrait appartenir à l’une de ces phases de réaménagement. Si la date de 1595 – prise de la ville et du château par les troupes lorraines d’Henri IV – marque, selon la tradition, la désaffection du castrum, il n’est pas exclu qu’un démantèlement de certaines parties du château, déjà ruinées alors, ait débuté avant cette date ; le château n’a pas pour autant été rasé après la prise de Vesoul, comme semble en témoigner un dessin de 1609 le représentant. L’ensemble castral servit alors de carrière de matériaux jusqu’à la construction de la chapelle votive de Notre-Dame de La Motte, au milieu du XIXe siècle.

La fouille de 2015 a permis d’appréhender dans toute sa complexité ce haut-lieu vézulien, dont les occupations successives, depuis le Néolithique, avaient été entrevues lors des diagnostics préalables.

Outre la confirmation de ces occupations anciennes témoignant, par un mobilier spécifique (haches polies et gaine en bois de cerf) de son importance au sein des sites de hauteur locaux et régionaux dès le Néolithique moyen, les investigations ont permis, par les vestiges immobiliers et mobiliers découverts, de conforter l’existence d’un haut-lieu dédié à des pratiques cultuelles et occupé durant toute l’Antiquité.

Les vestiges du château médiéval, conservés contre toute attente malgré les travaux du XIXe siècle, ont été mis au jour : la tour-maîtresse du château, un aménagement maçonné proche, et les restes d’autres aménagements ; ces éléments, par leur datation absolue et l’étude d’une stratigraphie préservée, apportent des données inédites sur la datation et la nature des constructions castrales, leur genèse et leur évolution.

La Motte, un « monument naturel », témoin de plus de 6 000 ans d’histoire de Vesoul, offre depuis la Préhistoire un refuge aux populations et un haut-lieu à la pratique de leurs croyances, au moins depuis l’Antiquité. Vocations pérennes du site, toujours d’actualité : défensive, en résistance à l’invasion immobilière de ses versants par son récent classement en 2004, au titre de « site historique commémoratif », et votive, par la fréquentation continue du lieu de dévotion de la chapelle de Notre-Dame de La Motte.


Christian Peter, mai 2015.