Vinneuf (89) − Le Châtelot

Vinneuf (89) − Le Châtelot

DATE
TYPE D'OPÉRATION
CHRONOLOGIE

02 janvier - 09 mars et 23 - 27 juillet 2012

Fouille préventive

Mésolithique, Néolithique (toute la période), âge du Bronze final (toute la période), La Tène moyenne, Époque moderne.

DATE : 02 janvier - 09 mars et 23 - 27 juillet 2012

TYPE D'OPÉRATION : Fouille préventive

CHRONOLOGIE : Mésolithique, Néolithique (toute la période), âge du Bronze final (toute la période), La Tène moyenne, Époque moderne.

Suite au projet d’extension d’une carrière de granulats exploitées par l’entreprise Lafarge Granulats sur la commune de Vinneuf (89), une équipe de l’Inrap dirigée par Stéphane Lenda a réalisé un diagnostic archéologique à la fin de l’année 2010 sur une superficie de plus de 12 ha. Celui-ci a révélé la présence éparses d’occupations domestiques de l’Âge du bronze, que l’étude céramique a permis de caler entre le Bronze moyen et le Bronze final inclus, et les fondations de bâtiments attribués à la période post-médiévale.

Ces découvertes ont motivé la prescription d’une fouille archéologique par le préfet de Région dans le but d’une conservation du patrimoine et avec l’objectif d’accroitre nos connaissances limitées des périodes protohistorique et romaine dans ce secteur du département.

Le bureau d’études Éveha est ainsi intervenu du 2 janvier au 9 mars 2012, puis du 23 au 27 juillet de la même année, afin de mener à bien l’opération de fouille dont voici les principaux résultats.

Des ossements du Mésolithique

Les restes partiels d’un individu ont été recueillis dans le comblement d’un paléochenal, dans la partie méridionale de l’emprise de fouille. L’analyse du radiocarbone a révélé une datation aux environs de la transition entre le premier et le second Mésolithique, c’est-à-dire autour de -6500.

La sépulture ici étudiée constitue l’un des seuls exemples de dépôt funéraire pour cette phase chronologique. D’un point de vue plus global sur le Mésolithique, malgré l’indigence des données collectées à ce jour, les pratiques funéraires apparaissent très diversifiées. On connait en effet à cette période des inhumations primaires individuelles et plurielles, des inhumations secondaires, des incinérations et également des restes humains isolés, voire modifiés. La plupart du temps, les individus, dans le cas des inhumations, se trouvent presque exclusivement en position fléchie voir assise.

Mais la présence d’un squelette dans le comblement même d’un paléochenal apparaît assez étonnante, les dépôts funéraires de cette période sur les sites de plein-air étant exclusivement situés à proximité de la rive, exception faite du cas Noyen-sur-Seine, où des restes humains isolés comprenant des traces de découpes ont été identifiées sur les rives, berges et dans le comblement du paléochenal (Mordant, Valentin, Vigne, 2013).

Ces éléments et la médiocre conservation du squelette ne permettent pas de décrire finement le geste funéraire. Les restes osseux ici étudiés participent toutefois à l’enrichissement de nos connaissances sur les pratiques funéraires des derniers chasseurs-cueilleurs, et ajoute un exemple à la grande diversité dont elle se font écho.

Les vestiges d’une occupation néolithique

Un total de treize structures attribuées au Néolithique ont été mises au jour, sans qu’une réelle cohérence spatiale ne soit identifiée. En effet, malgré la découverte d’indices couvrant la majeure partie de la période néolithique, force est de constater leur indigence et le léger apport scientifique qu’ils présentent : leur faible densité ne permet pas de reconnaître une présence humaine continue, mais plutôt des signes fugaces d’installations vraisemblablement agro-pastorales, de faible emprise et non pérennes. Le mobilier céramique (vaisselle classique, plats à pain, etc.) et la nature des fosses rencontrées ne laissent aucun doute sur le caractère domestique des vestiges.

Les structures d’habitat mises au jour viennent donc achever de compléter notre approche de l’occupation humaine du double méandre au Néolithique. Les données collectées s’insèrent parfaitement dans le corpus des indices connus. L’image d’un territoire occupé par de modestes unités rurales pratiquant l’agriculture et/ou l’élevage, et ne centralisant aucune activité artisanale spécialisée, s’en trouve donc renforcée. La présence de bœuf et de porc dans les rares contextes qui ont livré des ossements animaux corrobore l’hypothèse d’un tel statut et renseigne sur l’économie de subsistance des habitants, à l’instar des restes de cerf et d’équidé qui indiquent également une activité cynégétique.

Le quotidien des habitants est également marqué par une production in situ d’outils et objets lithiques vraisemblablement destinés à accompagner l’activité quotidienne, comme le montre la découverte d’objets issus de quasiment tous les stades de la chaîne opératoire de débitage. Il n’est pas question de reconnaître là un artisanat spécialisé, mais plutôt une production de nécessité, réellement identifiée par ailleurs pour le Néolithique final/récent.

Si le secteur de la confluence Seine-Yonne a fourni de nombreux indices domestiques du Néolithique en général, ceux-ci se concentrent plutôt au sein de la plaine interfluviale (Marolles-sur-Seine et Barbey pour le Néolithique ancien par exemple), mais se dispersent de façon plus clairsemée le long de la vallée de l’Yonne et en Bassée. Si la fouille du Châtelot a pu bénéficier d’une prescription adaptée à la reconnaissance des vestiges néolithiques, il n’est pas possible dans l’absolu de déterminer si les fosses possiblement contemporaines mais éloignées sont le reflet d’un seul habitat vaste ou qui se serait étendu de manière progressive, ou s’il s’agit de plusieurs unités indépendantes spatialement ou chronologiquement, comme l’envisagent la plupart des interprétations effectuées sur ce type de vestiges.

Les vestiges d’une occupation domestique de l’Âge du bronze final

Disséminées sur toute l’emprise, cent-vingt-et-une structures documentent plus ou moins directement une occupation humaine domestique et funéraire, étendue essentiellement sur les étapes initiale et moyenne du Bronze final.

Les vestiges domestiques, caractérisés par quelques fosses et bâtiments, renvoient l’écho d’occupations rurales, peu denses, dispersées, dont les habitants basaient vraisemblablement leur subsistance sur l’agriculture et l’élevage. L’activité agricole est d’ailleurs documentée par l’étude carpologique, qui met en évidence la consommation, et donc probablement la mise en culture, d’orge nue et vêtue, de millet commun, des blés vêtus amidonnier (engrain, épeautre et « nouveau » blé), de l’ers, de la lentille et de la caméline, agriculture qui connait une diversification au cours de la période. On note également l’élevage du bœuf, du porc et du capriné. L’activité cynégétique est identifiée par les restes de cerf et probablement ceux de chevaux sauvages.

D’un point de vue scientifique, la découverte d’ornières laissées par un véhicule constitue une trouvaille exceptionnelle, au sens premier du terme. Elle apporte un témoignage indirect mais certain des dimensions des charriots utilisés par les occupants de cette période, et vient étoffer un corpus très restreint. De la même façon, le scellement d’un niveau d’occupation sur la berge de la montille du secteur Nord-Est a permis de mettre au jour trois structures de combustion à pierres chauffantes, rarement conservées dans les contextes érodés car souvent faiblement excavées, qui peuvent ici être rattachées à une cuisson des repas quotidiens.

L’occupation domestique du début du Bronze final s’insère sans détoner dans un corpus richement documenté à l’échelle régionale, la plupart des sites n’étant caractérisés que par quelques fosses – parfois une seule – accompagnées rarement par un ou plusieurs bâtiments, et renvoyant systématiquement l’image de ces fermes ou hameaux modestes qui perdurent grâce au travail de la terre et des bêtes. Notons toutefois que les sites du début du Bronze final ont tendance à livrer un mobilier souvent abondant, ce qui n’est pas un des traits notables de l’occupation du Châtelot.

L’occupation domestique de l’étape moyenne du Bronze final s’insère selon la même cohérence dans un contexte archéologique cependant moins important que celui de la période précédente.

Une nécropole de l’étape moyenne du Bronze final

À la fin de l’étape initiale du Bronze final, une nécropole est implantée au plus proche des habitats, et sera fréquentée durant tout le RSFO. Au moins vingt-huit sépultures constituent l’espace funéraire, toutes ayant suivi le rite de la crémation. La nécropole ne semble faire l’objet d’aucun recrutement distinctif et constitue donc vraisemblablement le lieu de repos d’une communauté entière.

Elle accueille en effet des adultes comme des enfants, qui sont souvent accompagnés dans la mort par des libations, denrées ou autres types d’offrandes disposées dans un contenant céramique, et parfois d’objets leur ayant appartenu, comme des éléments de parure, des ustensiles ou des outils. Les pratiques funéraires suivent un même schéma global, à savoir la crémation (en urne ou non) placée dans une fosse dont les dimensions obéissent à la taille du dépôt. On observe tout de même une variabilité dans la gestuelle : position des vases offrandes, nombre de vases, présence ou non d’une urne, présence d’éléments consumés sur le bûcher ou d’une petite quantité d’esquilles seulement.

Aucune organisation de l’espace n’apparait mais l’absence de recoupement de tombes milite pour une signalisation de surface. Il est vraisemblable que les limites orientale et septentrionale de l’espace funéraire aient été conditionnées par l’atteinte des zones marécageuses, moins salubres.

Une occupation laténienne

Deux occupations de La Tène moyenne (250 – 150 avant J.-C.) ont été également documentées. Elles correspondent à de petites unités rurales ouvertes composées de quelques bâtiments, fosses et trous de poteaux isolés. Une interprétation plus précise de la fonction de ces ensembles reste incertaine au vu du peu de vestiges qui nous sont parvenus. Les architectures et les surfaces des bâtiments peuvent tout aussi bien correspondre à de petits habitats qu’à des annexes de type étable, lieu de stockage. L’existence de bâtiment voués à la métallurgie et au tissage est toutefois attestée. La faible quantité de vestiges et l’absence de reconstruction permet d’envisager une période d’occupation relativement courte située entre le début et le milieu du IIIe siècle avant J.-C et répartie en deux noyaux installés successivement, peut-être dans le cadre d’un déplacement de l’habitat, dont les composantes sont par ailleurs semblables.

Bien que basées sur un corpus assez réduit, les études effectuées permettent une approche de l’économie de subsistance des occupations laténiennes. Ainsi, une pratique d’élevage, celle de caprinés, de porc et de bœuf est mise en évidence par la faune résiduelle, à l’instar d’une activité cynégétique par la découverte des restes de cerfs. Parallèlement, l’étude carpologique reconnaît la culture de l’orge vêtue, du millet commun, de blés vêtus (épeautre, engrain et amidonnier), de lentilles et d’ers, dans la continuité de ce qui est observé pour l’âge du Bronze final ; toutefois, la découverte du froment marque peut-être une évolution des pratiques agricoles.

À l’échelle micro-régionale, les données comparatives sont encore lacunaires. Il est toutefois possible de percevoir que le site de Vinneuf s’inscrit dans le modèle reconnu pour le secteur de la confluence Seine-Yonne et la vallée de l’Yonne où la norme, pour cette période, est celle d’occupations peu denses et de courtes durées dont l’économie de subsistance est basée sur l’agriculture et l’élevage et qui présentent quasi-systématiquement les traces d’une activité métallurgique de nécessité, matérialisées par quelques kilogrammes de scories entre autres.

Une ferme moderne

Dans le même secteur, ont été mises au jour les fondations d’un ensemble de bâtiments que l’on peut, par le biais des archives documentaires disponibles, identifier comme étant une ferme de l’époque moderne, occupée au cours du XVIe et vraisemblablement abandonnée au début du XVIIIe siècle.

Elle est caractérisée par un premier corps de bâtiments associé à une cour intérieure s’ouvrant sur ce qui devait être une voie de circulation aujourd’hui disparue. Parmi les aménagements liées à la ferme, on peut noter un puits peu profond et diverses fosses au mobilier caractéristique de la période. Un second ensemble maçonné a été découvert à une cinquantaine de mètres plus à l’est. Outre les fondations rectilignes marquant les murs de bâtiments, deux aménagements absidiaux peuvent s’apparenter aux solins de fours à pain.

Le mauvais degré de conservation des vestiges ajouté à l’intervention légère dont ils on fait l’objet, ne permettent pas une étude architecturale et plus globalement une interprétation archéologique en profondeur.

Les livres terriers nous apprennent toutefois que la ferme a appartenu à un certain Charles Gallois, laboureur, et qu’au moment de la rédaction de ces livres terriers, en 1769, elle est « en grande quantité détruite par la rivière ».


Régis Issenmann, octobre 2015.