Vitré (35) – Place du Château

Opération : fouille préventive
Dates d’intervention : 26 octobre 2009 au 12 mars 2010
Responsable : Thomas GUÉRIN
Aménageur : Ville de Vitré

Les informations concernant la genèse du site médiéval de Vitré sont laconiques. Les sources anciennes attestent l’existence d’une forteresse à Vitré au tournant des XIe et XIIe siècles. L’agglomération est, quant à elle, mentionnée clairement dès 1063-1076 à l’occasion de la fondation du bourg monastique de Sainte-Croix.

Bien qu’il nous soit possible de saisir les grandes lignes de l’histoire médiévale de Vitré, de nombreux points restent à élucider. L’aspect de l’agglomération médiévale précoce reste inconnu, la morphologie du château roman nous échappe complètement et la relation de l’une avec l’autre, tout comme leur évolution parallèle durant tout le Moyen Âge, demeure globalement une énigme.

En prélude aux travaux de réaménagement lancés par la ville de Vitré, la fouille archéologique de la Place du Château a été l’occasion d’explorer un secteur clef de l’histoire du site : à cheval entre la vieille ville et le château seigneurial, au bord des fossés, il s’agit d’un espace nécessairement occupé et remodelé par les hommes du Moyen Âge. De plus, c’est pour la recherche archéologique une chance car il est assez rare de pouvoir fouiller de manière extensive l’« avant-cour » d’un château urbain comme celui de Vitré.

La prescription du Service régional de l’Archéologie de Bretagne fixait trois objectifs principaux à l’opération archéologique :

  • Renseigner les vestiges de l’occupation « récente » de la place, depuis le XVIe siècle jusqu’à nos jours.
  • Mettre au jour les traces de l’occupation médiévale comprises entre les XIIIe et XVIe siècles.
  • Explorer les niveaux les plus anciens pour tenter de collecter des informations sur l’activité humaine antérieure au XIIIe siècle.

Rassemblant une équipe de 9 archéologues, le chantier mené du 26 octobre 2009 au 12 mars 2010 a permis de mettre au jour de nombreux vestiges témoignant de plus de huit siècles d’occupation humaine continue. Ceux-ci vont des tranchées de défense passive creusées lors de la seconde guerre mondiale aux traces d’une toute première occupation de type militaire creusée dans le schiste, en passant par les soubassements d’un ancien quartier médiéval.

Loin d’être la place vide que l'on imaginait, l’espace situé devant l’actuelle forteresse de Vitré s’est révélé avoir été occupé au moins depuis l’époque romane. Les plus anciens vestiges découverts concernent essentiellement l'aménagement du socle schisteux : larges trous taillés à main d’homme, arasements du rocher afin d’en égaliser la surface et, surtout, un important fossé à l’ouest barrant la place du nord au sud.

Ce grand fossé primitif est sans doute remblayé au cours des XIe ou XIIe siècles. On y bâtit alors un mur très épais (1,30 m) perpendiculairement au rebord du fossé qui disparaît peu à peu.

Par la suite, ces premiers aménagements sont arasés et remplacés par un grand enclos maçonné en plaques de schiste bleu. L’élément le plus remarquable de cette structure est sans doute le vestige de porte charretière qui a subsisté sur une élévation de près de 1,60 m en moyenne. La trace d’usure laissée par la rotation des ventaux de la porte sur les maçonneries atteste une utilisation régulière. Le plan de cet enclos oriente celui de bâtiments voisins, en pierre également. Les premières données de la fouille situent cette phase de bâti vers le XIIIe siècle.

Un soin particulier est apporté à la gestion du ruissellement des eaux de pluies sur la place nouvellement aménagée : caniveaux et égoûts couverts sont construits afin de protéger le pied de certains murs et d’évacuer le flux vers la pente sud de l’éperon rocheux.

Dans la deuxième moitié du Moyen Âge, peut-être dès la seconde moitié du XIVe siècle, l’enclos cède la place à une occupation urbaine de plus en plus dense. Autour d’un noyau de maisons principales, un réseau de bâtiments se développe, tandis que les fossés du château sont élargis ou plus vraisemblablement réouverts.

Les constructions sont soit en pierre, soit mixtes, mélangeant pierre et bois. Les matériaux employés sont le schiste et le grès ; l’argile fait office de liant, le mortier étant quasiment absent de ces maçonneries médiévales. Le schiste est aussi utilisé pour les toitures dont de nombreuses traces ont été retrouvées . On trouve différents types de façonnages, depuis le dégrossissement simple jusqu’aux belles ardoises fines. Les maisons évoluent durant toute la période d’occupation de la place. Les plus importantes possèdent sûrement des étages, voire des encorbellements. Ceux-ci sont suggérés par la présence de contreforts analogues à certains exemples conservés en élévation en ville ou par des étais de bois plaqués en façade ayant laissé leur empreinte au sol. Autour, des annexes, des remises ou des appentis apparaissent, s’étendent ou sont démolis à mesure que le site se transforme. À l’intérieur des habitations, le sol peut être carrelé (le bâtiment sur cave a livré les vestiges d’un carrelage glaçuré jaune ou vert disposé en damier) ou simplement de terre battue ( c’est le cas dans l’état final du bâtiment aux cheminées). Dans les pièces, les murs sont sans doute habillés d’un enduit de chaux qui peut être peint (les traces de ce genre de décor ont été mises en évidence dans le bâtiment sur cave) ou d’un décor en plaquettes d’ardoises (probablement le cas de la partie est du bâtiment aux cheminées).

La fouille a livré quelques détails sur la circulation dans l’espace urbain  : des seuils de porte indiquent les points d’entrée dans les bâtiments, la rue pavée signale un accès à la place jusqu’alors inédit. Cette voirie a pu permettre relier la porte d’Embas (au sud-ouest de l’enceinte urbaine) au château sans faire un trop long détour par la ville. Les ornières longilignes à sa surface attestent même le passage régulier de chariots. Au nord, l’espace est plus dégagé aux abords de la collégiale de la Madeleine et suggère l’existence d’une place (peut-être un parvis ).

Certaines modalités de circulation verticale ont aussi pu être appréhendées grâce à la découverte de deux vestiges d’escaliers : une volée droite de quelques marches, presque intacte, pour descendre dans la cave découverte au sud de la fouille et une tourelle indépendante abritant sans doute un escalier hélicoïdal pour atteindre les étages du même bâtiment.

La fouille a aussi permis de découvrir des aménagements liés à la vie quotidienne. Le puits situé sur la place à mi-chemin entre les maisons et l’ancienne collégiale de la Madeleine (sous l’école bordant le chantier au nord) constitue vraisemblablement le point d’eau commun pour les occupants du quartier. Deux cheminées témoignent des équipements de confort installés dans les maisons (pour l’une d’elles, on a recyclé une pierre tombale brisée en granite roux).

Des graffitis à la surface d’une margelle de fenêtre, les trous des pieds d’une marmite fossilisés dans un foyer, l’usure d'un sol de cave par un piétinement répétitif, de menus objets perdus dans un coin de pièce ou une « poubelle de table » abandonnée dans une arrière-cour sont autant d’éléments qui complètent les nombreux renseignements collectés sur les gens qui, pendant cinq siècles au moins, ont vécu au pied du château.

Ce quartier d’habitation est définitivement rasé dans le premier quart du XVIIe siècle. La place est alors remblayée et réaménagée pour aboutir au plan que dessine l’ingénieur Dehuz avant 1738 et à celui que l’histoire traditionnelle a retenu.

Les fouilles de la Place du Château ont éclairé bien des aspects de l’histoire de cette zone de Vitré. Elles ont mis en évidence des aménagements, certes présumé, mais dont la densité restait insoupçonnée et apporté des informations inédites sur l’occupation urbaine et les fortifications castrales.

Les vestiges mis au jour nous donnent une vision plus complexe de la ville. Ils soulèvent donc de nouvelles questions sur ce que l'on croyait savoir du château médiéval, de son évolution, de l’organisation de la ville forte et de la circulation à l’intérieur de la ville même.

Thomas GUÉRIN, avril 2010.

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