Bruère-Allichamps (18) – Abbaye cistercienne de Noirlac – Phase 1

Opération : Fouille préventive
Dates d'intervention : 21 février 2011 – 17 mars 2011
Responsable : Isabelle PIGNOT
Aménageur : Conseil Général du Cher

La première phase de l'intervention archéologique réalisée à l'abbaye cistercienne de Noirlac a été menée par la société Éveha du 21 février au 17 mars 2011. Une seconde phase de fouilles aura lieu en octobre 2011

Contexte de l'intervention :

Cette opération archéologique intervient dans le cadre d'une mise en sécurité et en conformité des divers bâtiments monastiques afin d'améliorer l'accueil du public sur le site. En effet, l'abbaye de Noirlac est très touristique, largement ouverte aux visiteurs, tout particulièrement de mai à septembre. C'est pourquoi l'opération de fouilles archéologiques se déroule en deux temps, afin de laisser les bâtiments libres de tous travaux cet été.

Cette intervention fait suite à un diagnostic réalisé par l'INRAP en décembre et janvier 2010, consistant en une petite vingtaine de sondages de faible emprise réalisés dans chacun des divers bâtiments monastiques (environ 80 m² envisagés). Il a permis de constater la relativement bonne conservation des niveaux médiévaux (niveaux de sols, maçonneries) et la présence de sépultures dans de nombreux espaces (église, salle capitulaire, cloître). Ces dernières ne sont néanmoins pas datées en l'absence des résultats des diverses analyses et prélèvements prodigués.

La première phase de la présente opération s'est déroulée dans l'abbatiale, la sacristie, l'angle sud-est du cloître, le chauffoir et le petit hall attenant (soit 150 m²). La seconde phase s'attachera à la fouille de la salle capitulaire, des galeries est, ouest et nord du cloître, du réfectoire et du cellier (environ 400 m²).

L'intervention de la société Éveha est étroitement liée à celle de l'entreprise Jacquet chargée de la dépose des dallages dans ces divers espaces à l'emplacement de tranchées réalisées pour le passage de câblages électriques. Nous sommes ainsi contraints à des fenêtres de fouilles très restreintes correspondant à l'emprise de ces tranchées de 0,20 à 0,70 m de large, et d'une profondeur de 0,50 m environ. Dans l'église, des chambres de tirage sont ménagées tous les deux piliers. A ces emplacements, de petits sondages de 0,70 m de profondeur sur 0,60 m de largeur sont réalisés. Le Service Régional de l'Archéologie du Centre a néanmoins prescrit un sondage plus large (40 m²) au niveau du 5e pilier du bas-côté sud de la nef qui a permis de plus larges investigations.

Il s'agit de préciser les différentes phases d'aménagement de l'espace abbatial, aussi bien d'un point de vue chronologique (déroulement du chantier de construction, reconstructions, remaniements) que fonctionnel. La problématique funéraire est également largement abordée et vise à préciser les divers modes d'inhumations, les multiples phases d'après les orientations et les recoupements, à déterminer le type de population inhumée et à en dégager une spatialisation possible.

Les résultats de la phase 1 :

Les tranchées réalisées dans l'église, dans les bas-côtés nord et sud, dans le transept et le chœur ont révélé un certain nombre de structures intéressantes, bien que globalement très bouleversées par les travaux de restaurations des années 1970 (installation de câblages enterrés).

Ainsi le système hydraulique, méconnu à Noirlac, est ici documenté par la découverte de deux drains maçonnés mis au jour dans le bas-côté nord de l'église. Il s'agit de caniveaux constitués de parements en pierres calcaires, grossièrement équarris. Pour l'un d'eux, le fond est dallé. Ils devaient être également couverts de dalles de même type, mais l'installation de câblages électriques juste au-dessus a conduit à leur arrachement. Ces deux drains servaient probablement à acheminer l'eau depuis la source située au nord de l'abbaye jusqu'au cloître ou un réseau de drains similaires a été mis au jour lors de précédentes fouilles archéologiques.

Nous avons également découvert deux murs en vis-à-vis au niveau des 5e piliers des bas-côtés. Ils sont perpendiculaires aux murs gouttereaux de l'église. Le mur au niveau du bas-côté sud avait été partiellement mis au jour lors du diagnostic de l'INRAP, d'où la décision par le SRA de placer un sondage plus large à cet emplacement. Celui-ci nous a permis de dégager l'ensemble de la maçonnerie de 0,87 m de large sur 2,67 m de long et 0,50 m de hauteur. Il est de pierres calcaires de moyen module, liées d'un mortier jaunâtre pulvérulent. Le dégagement de la fondation du mur gouttereau sud a permis de constater que ce mur est postérieur à la première étape de construction de l'église (seconde moitié du XIIe siècle). En effet, les fondations ont été en partie dépecées pour insérer celles de ce mur perpendiculaire. Son interprétation est malaisée : il pourrait s'agir des soubassements d'une clôture liturgique entre moines de chœur et frères convers, ou entre les moines et les hôtes autorisés à pénétrer dans le monastère. Nous pourrions imaginer une clôture en bois sur des fondations en pierres. Elle ne se poursuit pas dans la nef. Cette hypothèse pourrait être corroborée par la présence dans cette travée, dans le mur gouttereau sud, d'une piscine liturgique identique à celle du chœur et dont la fonction et la nécessité à cet emplacement étaient jusqu'alors nébuleuses.

La fouille de l'abbatiale est surtout marquée par la découverte de multiples sépultures. Certaines n'ont pu être envisagées intégralement du fait de l'emprise réduite des tranchées. Vingt-deux sépultures ont ainsi été identifiées. Le nombre d'individus est toutefois supérieur du fait des nombreuses réductions. Les sépultures se répartissent en totalité dans les tranchées et le sondage de la nef, dans les collatéraux nord et sud ainsi qu’à proximité immédiate des portes d’entrées de la façade occidentale. Ces inhumations peuvent d’ores et déjà être rattachées en majorité à l’époque moderne (XVIIe siècle), soit parce qu’il s’agit des niveaux les plus récents et donc les plus affleurants, soit par les dépôts monétaires présents dans cinq sépultures. L’analyse spatiale de terrain révèle une gestion et une organisation de l’implantation des inhumations. Certaines zones semblent ainsi préservées de l’activité sépulcrale alors que d’autre condensent, au contraire, plusieurs sépultures en des endroits restreints. Dans le bas-côté sud, les inhumations semblent mieux organisées que dans le bas-côté nord où on assiste à des recoupements fréquents. Les orientations sont essentiellement est/ouest, mais nous avons constaté deux exemples d'inhumations nord-sud. Certains fosses suivent par ailleurs l'orientation réelle et habituelle tandis que d'autres s'alignent sur l'orientation du bâtiment, légèrement désaxé.

Les modes d’inhumations repérés correspondent souvent à des linceuls fermés par des épingles en fer ou en alliage cuivreux retrouvées tout le long des corps et par des cercueils cloués de formes rectangulaires ou trapézoïdales. Pour quelques unes d’entre elles, les défunts présentaient une monnaie située au contact direct d’une main. Deux sépultures étaient accompagnées de perles, également à proximité des mains, dont les tailles et alternances pourraient évoquer des chapelets. Enfin, il semblerait que l’accès à l’inhumation au sein de l’église était relativement ouvert puisque des sépultures de jeunes enfants, dont deux périnataux, ont pu être fouillées. L'étude anthropologique, en cours, devrait permettre de préciser ces premières constatations.

Certains espaces se sont montrés relativement pauvres en vestiges archéologiques du fait de leurs profonds remaniements aux époques moderne et contemporaine. C'est le cas du transept révélant des couches de démolition liées à l'installation d'un atelier de porcelaine entre 1822 et 1894. Les tranchées réduites menées dans la sacristie, le chauffoir, l'angle sud-est du cloître et le petit hall n'ont révélé que des niveaux de remblais récents sur la profondeur envisagée. Les divers travaux de réfections liés à l'installation de l'électricité et du chauffage dans les années 1970 a conduit à la destruction des niveaux anciens, parfois jusqu'au substrat (angle du cloître).

Perspectives de recherches et attentes pour la phase 2 :

Cette première phase de fouilles a ainsi apporté des informations majeures quant aux modes d'inhumations dans l'église, mais aussi quant à de possibles aménagements liturgiques (clôture dans les bas-côtés ?) ou aux aménagements hydrauliques (drains dans le bas-côté nord). La seconde phase devrait permettre de compléter ces données, de mieux cerner les aménagements hydrauliques liés au cloître (drains), et d'enrichir notre panorama des inhumations. En effet, la fouille du cloître et de la salle capitulaire devrait livrer un certain nombre d'inhumations, envisagées par le diagnostic de l'INRAP. Nous savons notamment par les travaux d'érudits des XVIIIe et XIXe siècles que la salle capitulaire était riche en sépultures de donateurs notamment (famille d'Ebbes de Charenton), mais devait aussi abriter les tombes de certains abbés. Les précédents sondages menés dans cet espace ont déjà livré cinq sarcophages en pierres calcaires. Nous espérons ainsi documenter la période médiévale et enrichir nos connaissances quant aux inhumations modernes au sein du monastère.

Isabelle PIGNOT, Guillaume MARIE, mars 2011

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