Blois (41) – La Croupe, rue de la Motte.
Opération : Fouille préventive
Dates d'intervention : 26 avril – 23 juillet 2010
Responsable : Nicolas PEYNE
Aménageur : Aménagement du Val de Loire
SRA suivi scientifique : Aurélie SCHNEIDER
Précédant l'aménagement d'un lotissement, une opération de fouille préventive a été réalisée à Blois (41), au lieu-dit « La Croupe », sur une surface d'environ 1 ha. Au cours de cette opération, une portion d'un village occupé de la fin de La Tène C1 jusqu'à La Tène D2a a été mise au jour.
L'habitat groupé de La Croupe s'est développé au milieu de la plaine alluviale, sur la rive gauche de la Loire, entre celle-ci et le Cosson.
Une autre occupation de la même époque est connue sur le promontoire du Château de Blois à environ 1 600 m de la zone fouillée.
Phase Ia - De la fin de La Tène moyenne (La Tène C1) au début de La Tène C2
Cette occupation se concentre au sud-est de la fouille. Le type de vestiges rencontrés (puits et four) et les méthodes de construction utilisées sont les mêmes durant toute l'occupation gauloise. Il s'agit probablement d'une même entité à partir de cette phase et jusqu'à la désertion du site.
Phase Ib - Du tout début de La Tène C2 vers le milieu de La Tène D1 (fin de La Tène D1a)
L'orientation est similaire à celle de la première phase. Trous de poteau, silos, puits, solins et fours forment un plan structuré, probablement réfléchi sous plusieurs aspects. Ces faits archéologiques se répartissent sur quasiment toute la surface fouillée, ce qui sous-entend une extension de l'occupation. Durant cette phase, la zone fouillée correspond aux abords de cette agglomération, sur environ 3 500 m2. L'autre partie, d'environ 6 500 m2 et topographiquement plus basse, est moins densément implantée. Entre l'habitat groupé et la partie basse du site, aucun fossé délimitant les différents espaces, qu'il soit défensif ou ostentatoire, n'a été retrouvé. Il existe une distinction entre la partie haute de la parcelle où a été mis en évidence un habitat (puits, rejets domestiques...) et la partie basse marquée par l'absence de structure d'habitation.
Phase II – De la fin de La Tène D1a ou du début de La Tène D1b jusqu'au début de La Tène D2 (probablement vers 80-70 avant J.-C., c'est-à-dire la fin de La Tène D2a)
Une nouvelle organisation se met en place ; elle porte autant sur les aménagements que sur l'orientation du bâti. L'occupation connait une rétraction avec, en partie basse, l'abandon de l'ensemble des faits préexistants et l'installation d'un axe de circulation, tandis que sont concentrés en partie haute les vestiges formant un plan structuré.
De la phase antique à nos jours
Plusieurs fossés divisant l'espace correspondent à une ultime phase. Il s'agit de fossés parcellaires qui ont été comblés, au plus tôt à la période gallo-romaine, de moellons calcaires, tuiles à rebords, imbrices, céramique, etc. De même, la zone de circulation en bas de parcelle perdure, avec notamment des ornières. Cette dernière correspond actuellement au chemin rural du Haut-de-la Bonne.
Les différents faits appartenant aux phases gauloises sont recouverts par une très importante quantité de dépôts - le volume de sédiment est impressionnant - contenant quelques tessons de la fin du Moyen Âge, des céramiques modernes et des fragments d'ardoise. Cette sédimentation, venue sceller le site, est certainement imputable à d'importantes crues. En fonction des endroits, la zone fouillée a été utilisée comme décharge, dans le dernier tiers du XXe siècle, ou comme terre maraichère (cause des destructions survenues au niveau du sous-sol).
Habitat
L'habitat occupe la partie haute du site durant les trois phases d'occupation. Les principaux rejets de céramique, de faune et de mobilier métallique ont été découverts dans cette partie haute, ainsi que les parures, les instruments de toilette (rasoirs), la vaisselle métallique (situles et passoires) et les crocs à chaudron. Plusieurs plans de bâtiments ont été reconnus. La présence d'activités domestiques est aussi marquée par un grand nombre de fragments de plaques foyères et par quelques chenets.
Une importante quantité de torchis et plusieurs éléments d'huisserie étaient présents dans le comblement des faits situés en haut de la parcelle.
Les puits sont relativement nombreux (13 au total) ; compte tenu de leur architecture de terre et de bois, leur durée de vie pouvait aller de 20 à 40 ans. La plupart du temps, sur la zone fouillée, deux puits fonctionnent simultanément. Ils sont cuvelés à l'aide de planches de chêne. Le matériau extrait pour leur construction est ensuite mélangé, placé entre le bord du creusement et les parois en bois. Le comblement des fosses semble être fait au moyen de détritus déjà mélangés. Plusieurs recollages de céramiques entre les faits ainsi que l'absence systématique d'une partie des vases en témoignent et montrent que c'est à l'occasion du bouchage d'un fait que des ménages sont réalisés en surface et que les déchets sont enfouis.
Agriculture
La production de denrées agricoles est marquée par la présence de silos et de greniers qui témoignent de leur stockage. La présence d'ossements animaux de fœtus ou de néonataux, de dents de lait, ainsi que la mise en évidence d'animaux reproducteurs indiquent qu'au moins une partie des animaux consommés est élevée sur place.
Le faciès de la consommation carnée ressemble à celui des agglomérations de la même période ; une part importante est laissée à la triade domestique (porc, bœuf, caprinés), avec une prédominance du porc. Peu d'animaux sauvages sont présents. Parmi ceux domestiqués, certains sont utilisés comme force de travail (présence de pathologies) ou pour la production textile (le filage et le tissage de la laine ont été mis en évidence par la présence de fusaïoles et de pesons). Mais, le plus fréquemment, ils sont abattus au moment où leur rentabilité en viande atteint son maximum ; ils sont donc en grande partie voués à de l'alimentation.
Des arêtes de poisson se sont conservées. Leur consommation indique un enrichissement de l'alimentation carnée.
Artisanat
La production de céramique se manifeste par la présence de ratés de cuisson (pâte trop ou trop peu cuite, vases s'étant affaissés avant de cuire), de trois probables tours de potier et de deux fours en fosse avec plaquage d'argile dotés d'un alandier.
Une activité sidérurgique de faible importance a été détectée grâce à la découverte de barres et de chutes de barres présentant des traces de découpe, ainsi que de culots de forges standardisés. Les étapes de la chaîne opératoire correspondent exclusivement au travail de post-réduction et plus précisément au travail d'une forge d'élaboration. Au vu de la régularité des caractéristiques des déchets, il est probable qu'une production de faible ampleur de petits objets en fer ait eu lieu sur le site. Les creusets et les polissoirs en pierre volcanique mis au jour témoignent du travail des métaux à base de cuivre. Les scories verdâtres en constituent les rejets. Deux fragments de moule à alvéoles ont probablement servi au travail de métaux nobles mais leur présence n'implique pas une fabrication de monnaie in situ.
Enfin, de rares découvertes de fabricats en matière organique fossilisée indiquent que ce matériau a probablement été travaillé sur place.
Commerce
Le numéraire (50 monnaies), vu sa faible valeur, ne semble pas avoir eu d'autre fonction que celle de l'échange dans la cadre d'un commerce de proximité. Le faciès des monnaies montre que Blois est une zone de contact entre les Bituriges, les Turons et les Carnutes. La zone semble au départ profiter des monnayages voisins plus anciens (potins à la tête diabolique, potins au taureau) avant d'avoir le sien propre (potins à l'Anguipède).
Les meules rotatives ou à va-et-vient sont façonnées dans un grès qui provient principalement de la région de Châteaumeillant ou Saint-Christophe-le-Chaudry (Cher) et de la région de Dun-le-Poêlier (Indre), pierre dite de Dun, entre 60 et 75 km au sud-est de Blois.
Une partie de la céramique a été inspirée par les formes ségusiaves. La céramique de type Besançon, qui représente environ 5 % de la vaisselle, provient d'Auvergne. Enfin, un fragment de bord doit être rattaché aux pots landais.
Les amphores gréco-italiques et Dressel 1a sont importées dans des quantités relativement importantes (environ 160 individus) mais, par contre, la céramique campanienne est presque absente (un seul tesson de panse).
Conclusion
L'occupation principale de ce site est un habitat groupé qui s'est installé sur un léger relief permettant d'être à l'abri de la majorité des crues et ayant profité d'une amélioration hydro-climatique de la Loire. Les habitants sont, en partie, des artisans ; ils sont idéalement placés pour vendre et écouler leur production sur la micro-région, de même que pour s'approvisionner en denrées tel que le vin. Les monnaies et la céramique montrent que l'agglomération ouverte de Blois est située dans une zone de contact commercial entre les Carnutes, les Turons et les Bituriges Cubi. Bien que Blois soit sur le territoire Carnute, son appartenance politique à la région d'Orléans‑Cenabum n'est que peu marquée dans le mobilier.
Un point d'observation situé dans le lotissement du Puy-Cuisy (41.018.092 AH) indique le prolongement très probable du site : des fragments de poteries contemporains des phases de « La Croupe » y sont présents à une altitude de 70,50 m environ. Il semble que cette cote d'altitude soit un élément prépondérant dans le choix d'implantation de l'agglomération. Il est ainsi envisageable que le site ait occupé toute la proéminence de la Motte. En suivant cette hypothèse, le site pourrait s'allonger selon un axe nord-est – sud-ouest et couvrir environ 7 ha.
La partie fouillée appartient à l'agglomération laténienne de Blois ; elle est occupée dès la fin du iiie siècle avant notre ère, ce qui est le cas pour de nombreuses agglomérations ouvertes. Cette occupation ne connait pas de hiatus jusqu'à la désertion du site (ou tout du moins de cette partie de l'agglomération) dans les années 80-70 avant notre ère. La datation de l'abandon du site correspond au début de l'occupation du promontoire situé à 1 600 m au nord-est de « La Croupe ». Le mobilier rencontré, tant à la fin de l'occupation de « La Croupe » qu'au début de celle du promontoire, est de même nature et de même qualité : quasiment toutes les formes céramiques présentes sur le promontoire ont également été mises au jour à « La Croupe », ce qui montre que les deux sites ont coexisté, au moins pendant une courte période. Le processus de déplacement d'un habitat de plaine vers une hauteur est connu pour plusieurs sites tels que Levroux, Aulnat et Bâle.
Nicolas Peyne, juillet 2011.