Géoarchéologie de la Grande Guerre sur la ligne de front en Argonne (Bois de la Gruerie, Marne)

Une première campagne de sondages

Présentation

Une opération de sondages géoarchéologiques a été menée sur les tranchées de premières lignes françaises allemandes et françaises afin d’étudier et de quantifier les conditions d’enfouissement et les modalités de préservation de vestiges centenaires liés à la Première Guerre mondiale. Un petit secteur de la forêt d’Argonne a été choisi en raison de la présence d’un réseau de tranchées fossilisé sous un couvert végétal dense et reconstitué dès la fin de la Guerre. Ce secteur du front a été occupé et stabilisé de façon continue entre l’hiver 1914 et l’Automne 1918.

Architecture des tranchées

À partir d’une dizaine de sondages réalisés sur les trois premières lignes du front, des coupes stratigraphiques ont permis de mettre en évidence les différents modes architecturaux des tranchées et boyaux selon la position par rapport au no man’s land et selon la nationalité des lignes.

Les tranchées allemandes révèlent des modes de construction dominés par des fonds de tranchées bétonnées et supportant une architecture de montants en soutien des parois. Les tranchées françaises sont dominées par des boisages de fond de tranchée en caillebotis plus ou moins bien conservés, tandis que les modalités de coffrage pour soutenir les parois n’ont pas été identifiés (si elles ont existé). Les aménagements de protection (parapet, parados) ont été identifiés sur tous les sondages, et sont généralement bien conservés. Des aménagements secondaires (marche de tirs, niches, etc.) ont été identifiés dans une minorité de sondages mais le plus souvent avec une interprétation hypothétique en raison de l’érosion des bords de structures.

Les largeurs de fond de tranchée semblent légèrement plus importantes en position allemande que française. Si les profondeurs de creusement des tranchées sont comparables d’une nationalité à l’autre (entre 1 et 2 m), les vestiges de parapet et parados sont mieux conservés en secteur français peut-être en raison de la texture argileuse des déblais qui résistent mieux que les cailloutis de gaize allemands.

Mobilier

Une grande quantité de mobilier a été exhumée (~ 1 kg/m²), dominée par des munitions de fusil et des éclats d’obus, a été récoltée de façon systématique sur chacun des sondages. Cette collecte a permis une quantification et une étude précise de la répartition du mobilier en fonction de la position de la ligne par rapport au no man’s land. En outre, le ramassage systématique du métal a permis une quantification précise de métal présent dans les sols de premières lignes. Des éléments de la vie quotidienne ont été également récoltés, surtout liés à l’alimentation des soldats.

Conservation et enfouissement des vestiges

L’étude des séquences de comblement montre que les conditions d’enfouissement sont relativement identiques sur l’ensemble des sondages effectués, indiquant une seule modalité d’abandon des lignes en 1918. Seuls trois sondages présentent des séquences de comblement différents indiquant des comblements brefs et intenses, sans doute par explosion, incendie et effondrement.

Tout d’abord, la très faible quantité de coffrage des tranchées retrouvés à l’exception des aménagements de fond, semblent indiquer un phénomène de récupération intense des matériaux en bois et fer après l’abandon du site, sans doute par les populations locales et les ferrailleurs.

L’absence de séquences de colluvionnement synchrones des occupations semblent refléter l’entretien systématique et permanent des tranchées pendant leur période de fonctionnement. Ce fait est compatible avec les témoignages des soldats dont la vie quotidienne est rythmée par l’entretien des lignes du front.

La séquence de comblement semble succéder immédiatement le phénomène de récupération des matériaux, entrainant un effondrement partiel des parois et des parapets et la mise en place d’une séquence non-stratifiée, homogène et brève. Elle recouvre les fonds de tranchées sans épisode intermédiaire. Un horizon forestier se met en place alors en position sommitale témoignant de la reconquête du milieu par la forêt. Cette séquence totalise une épaisseur moyenne de 1 mètre.

Enfin, une seule séquence de paléosol a été identifiée, elle correspond au sol antérieur à la Première Guerre, fossilisée sous les déblais de parapet et parados.