Les fouilles archéologiques menées sur le site de Noyon (60) – Secteur 2_S2-T030 – MS4 du lot 3 de l’AC du Canal Seine Nord Europe (Fouille K) ont été réalisées par le bureau d’études Éveha sous la responsabilité de Hakim Derradj dans le cadre du projet d’aménagement porté par la Société du Canal Seine-Nord Europe (SCSNE). Les investigations archéologiques ont permis de mettre au jour des vestiges datés de l’Antiquité, du Moyen Âge et de l’époque contemporaine.
Les problématiques de la fouille préventive
Le diagnostic mené dans le cadre du projet avait confirmé la continuité de l’occupation antique de la villa de « La Mare aux Canards », dont la pars rustica avait été fouillée en 2011-2012, de même que la présence de nouveaux vestiges, peut-être liés à des occupations périphériques.
La fouille visait donc à poursuivre l’exploration et l’étude de la pars rustica et des abords de cette villa aristocratique. L’opération devait identifier, caractériser et phaser les occupations du site, intégrant ces données dans le contexte micro-régional pour reconstituer les schémas d’occupation et d’organisation du territoire.
L’étude devait également proposer une analyse typo-chronologique détaillée des artéfacts et structures pour déterminer leurs fonctions (modes d’acquisition, production, consommation, abandon), l’organisation spatiale et chronologique du site, et cela en comparaison aux résultats de fouilles antérieures locales et micro-régionales.
Les opérations de terrain devaient être complétées par l’exploitation des sources historiques et iconographiques.
Secteur K1-2 : La villa et ses aménagements (Haut-Empire)
Ce secteur documente l’établissement principal, structuré autour d’une organisation bipartite (ailes nord et sud) encadrant une cour centrale et précédé par des indices d’occupation antérieur.
1 – Les indices d’une occupation antérieure au Haut-Empire ?
Le substrat a révélé un bâtiment sur poteaux (potentiellement un grenier). Bien que sa relation stratigraphique avec le fossé d’enceinte de la villa l’attribue à une période antérieure, l’absence de toute marque de structuration ou de continuité ne permet pas de l’associer formellement à une occupation préexistante.
2 – Un établissement au Haut-Empire
La phase initiale de la villa est définie par une organisation spatiale structurée, délimitée par des fossés d’enceinte périphériques (nord et sud). Des fossés de division parcellaire et la présence hypothétique d’un bâtiment sur poteaux au nord complètent cet état. Un fossé empierré, situé en relation stratigraphique sous le bâtiment principal (UA1), est rattaché provisoirement à cette première occupation.
Le second état est dominé par l’édification d’un grand bâtiment rectangulaire (UA1) d’environ 238 m². Les fondations sont caractérisées par des stratigraphies complexes, incluant des niveaux d’empierrement et des tranchées de récupération. La cave présente un appareillage soigné (murs en calcaire, revêtement en opus mixtum et un regard central pour l’assainissement).
Le mur de façade nord témoigne d’une conservation inégale, bien conservé à l’est, il semble avoir été sujet à une récupération de matériaux à l’ouest. Une tranchée de fondation puissante, composée de fragments de TCA et de limon, suggère un renforcement ponctuel.
Des lambeaux de murs adjacents pourraient signaler l’existence d’un bâtiment connexe.
Plusieurs systèmes hydrauliques
Un système de canalisation sophistiqué en TCA, étanchéifié par de l’argile à l’est, assure l’assainissement de la cave. Il se divise en deux tronçons, l’un pour la cave, l’autre pour les cellules du bâtiment, se rejoignant avant de se raccorder à un fossé d’enceinte.
Deux drains antiques ont été mis au jour, un drain en chevrons de lamelles calcaires au sud de l’aile nord (possiblement lié à une structure oblongue) et un second dans la cour centrale partageant le même profil.
L’aile nord présente des fosses quadrangulaires et au moins deux puits dont un avec cuvelage soigné.
Artisanat et sépulture
Des indices d’activités artisanales ou de rejets spécifiques sont attestés par un petit foyer, une structure de combustion rectangulaire en TCA (calcaire pulvérulent, limon gris foncé), et une fosse contenant des rejets de scories (aile est).
Enfin, une sépulture d’individu immature, postérieure au mur de façade nord et indiquant l’utilisation d’un contenant périssable, a été découverte à l’extrémité est.

3 – La cour centrale
Un bassin de 77 m² a été identifié, étanchéifié par un mortier blanc et une couche d’argile. Une protubérance avec radier calcaire à l’ouest est interprétée comme l’accès. Une rigole parcourt les abords de l’ouvrage (du mortier de tuileau a été mis au jour dans les remblais du bassin).
Un séchoir en T a également été mis au jour. Il se compose d’un conduit longitudinal maçonné en calcaire et grès dont l’entrée présente une sole et des blocs de calcaire nummulitique légèrement chauffé.
Une fosse oblongue, rattachée au second état, coupant une palissade et contenant des rejets de céramique, a été localisée près du mur de façade sud.

4 – L’aile sud
L’aile sud est moins bien conservée, son mur de façade est constitué de blocs de grès grossièrement taillés.
Une cave quadrangulaire aux murs maçonnés en calcaire (blocs équarris, liés avec du limon brun) a été fouillée, révélant des traces d’outils et un sol mal conservé.
Une fondation perpendiculaire au mur de façade, faite d’un mélange calcaire/grès sous un niveau pulvérulent, est envisagée comme structure fonctionnellement liée à la cave.


Deux puits sont présents, l’un avec un cuvelage soigné, l’autre avec un cuvelage restreint.
Une structure de combustion complexe est composée d’une fosse de chargement ovale charbonneuse menant à un couloir de chauffe et à une sole perforée séparant le foyer inférieur de la chambre de cuisson supérieure.
5 – La période contemporaine
Un hiatus chronologique important existe entre la fin du Haut-Empire et la période contemporaine. Cette phase est marquée par une grande excavation liée à l’aménagement du canal (palplanches, parpaings) et un fossé lié à des conflits mondiaux (munitions, barbelés).
Secteur K3 : un ensemble de réseaux
Ce secteur est principalement structuré par un réseau de fossés.
Une structure fossoyée d’une largeur de 2 à 5 mètres et d’une profondeur de 1,60 m² traverse l’emprise, suggérant une fonction de délimitation parcellaire majeure ou défensive. Il pourrait être rattaché à l’établissement voisin de « La Mare aux Canards », bien que son orientation ne s’aligne pas avec les fossés de la villa principale. La présence d’un fond hydromorphe renforce son rôle de marqueur parcellaire.
Un bâtiment quadrangulaire sur poteaux (quatre porteurs, un excentré) présente un plan à abside évoquant. Deux palissades et diverses fosses complètent le secteur.
Secteur K4 : une zone de fours et une aire funéraire
Ce secteur est structuré par deux fossés parallèles nord-sud puissants et une concentration de structures de combustion.
Le site est organisé par ces deux fossés parallèles N-S dont la puissance pourrait suggérer un rôle défensif ou de délimitation majeure. Ils sont considérés comme synchrones.
Six structures de combustion ont été mises au jour, dont un four à coupole remarquablement conservé. Des phases de réfection (rechapage avec limon et TCA) attestent d’une utilisation intensive et prolongée. L’organisation est réfléchie, les structures sont implantées sur le flanc ouest du fossé central, dont le comblement révèle des rejets directs des fours. Cette relation stratigraphique indique que le fossé, antérieur, a été réutilisé comme dépotoir et structure de curage durant la période d’utilisation des fours, datée hypothétiquement de la période gallo-romaine. Une datation par archéomagnétisme est attendue pour affiner la chronologie.
Une petite aire funéraire, située au nord-est des fours, contient cinq sépultures primaires (ouest-est). Trois adultes et un individu immature ont été identifiés. Les corps étaient enterrés sur le dos, tête à l’ouest tournée au nord, et présentent des marques de contrainte suggérant l’emploi de linceuls ou de coffrages périssables.
Les recherches en laboratoire
Le site de « La Mare aux Canards » présente un riche potentiel archéologique centré sur plusieurs axes de recherche. En laboratoire, il sera impératif d’établir une séquence chronologique précise des différentes phases d’occupation durant la période romaine. L’analyse post-fouille devra également déterminer la fonction et l’organisation spatiale du Secteur K1-2 (résidentiel, agricole ou mixte) via l’étude du mobilier. La présence d’ateliers artisanaux in situ (forge, poterie, tuilerie, séchage) nécessitera d’identifier la nature des productions, les méthodes et la destination, avec une attention particulière à la gestion des déchets. L’étude des systèmes hydrauliques (drainage) et des sédiments sera, quant à elle, fondamentale pour comprendre la gestion de l’eau et le paléoenvironnement. Enfin, l’analyse des sépultures découvertes (individu immature, cinq sépultures) et de leurs rites funéraires sera cruciale pour connaître les populations et lier ces inhumations à l’activité de la villa.


