LIMOUX (11) – 15 allée des Marronniers / 54 route de Carcassonne

Les fouilles archéologiques menées sur le site de Limoux (11)  –  15 allée des Marronniers / 54 route de Carcassonne ont été réalisées par le bureau d’études Éveha sous la responsabilité de Joris Moron, dans le cadre du projet d’aménagement porté par Marcou Habitat. Les investigations archéologiques ont permis de mettre au jour des vestiges datés du Moyen Âge et des époques moderne et contemporaine.

Les objectifs de la fouille

La prescription archéologique par le service régional de l’Archéologie a été motivée par l’implantation d’un projet d’aménagement dans une zone archéologique sensible, mais peu documentée, dans l’intra-muros de Limoux. Cette opération de 630 m² d’emprise au sol, avait notamment pour but de mieux comprendre la traduction matériel de l’urbanisation de Limoux, à travers la caractérisation et la datation des différentes structures, bâties et non bâties, qui y ont été installées au fil du temps. Une attention particulière devait ainsi être portée sur le lien entre ces structures avec le couvent des sœurs augustines de Sainte-Marthe, ainsi que comprendre l’occupation antérieure à leur installation. Les sources écrites mentionnent la présence de maisons s’appuyant sur le rempart, détruites en 1460. À cela, s’ajoutait une étude d’un four observé lors du diagnostic, et une analyse de l’enceinte urbaine. Une étude d’archéologie du bâti devait permettre de déterminer et de dater les différentes séquences architecturales.

Fig.1 : Plan masse des vestiges au 1/175. Crédit : Éveha, 2025.

Premiers résultats

Menée sur une emprise de près de 730 m² entre le 19 mai et le 28 novembre 2025, cette opération multiscalaire associant étude du bâti et étude du sous-sol a permis de mettre en évidence le développement d’une occupation, d’abord localisée dans l’un des faubourgs de la ville, puis son intégration et son développement au sein du tissu urbain ceint par le rempart (Fig. 1). Outre les questions de morphogenèse et de dynamiques urbaines en œuvre entre les 12e et 20e siècles, l’opération archéologique a permis la mise en évidence et l’étude inédite de deux courtines ainsi que d’une tour de flanquement du rempart médiéval. Cet ensemble présente certains caractères stylistiques et morphologiques qui en font un exemple majeur au sein du corpus d’enceintes urbaines du territoire audois.

Une première occupation du 13e siècle

La première occupation documentée a laissé peu de traces au sein de l’emprise de fouilles. Elle est matérialisée par un niveau de circulation en terre associé à une structure de cuisson de type foyer de sol (Fig. 2), dont le comblement a livré du mobilier céramique du 13e siècle. Cette occupation, qu’il n’est pas possible de caractériser pour le moment, scelle une couche de colluvions dans laquelle est piégée une certaine quantité de tessons de céramique non tournée (protohistoriques ?). Elle s’implante en bordure sud d’un ancien petit cours d’eau, dont seule une partie de la largeur a pu être appréhendée (~ 3 m). Le lit de cette structure naturelle est marqué par la superposition de niveaux de sable et de galets attestant des phénomènes d’incision et de reptation du cours d’eau. Ce dernier se développait selon un axe ouest-est et comptait certainement parmi les affluents de l’Aude, dont le cours est aujourd’hui localisé 350 m à l’est de l’emprise de fouilles.

Fig.2 : Photographie nadirale d’une structure foyère. Crédit : Éveha, 2025.

Des bâtiments autour d’une cour

Fig.3 : Photographie nadirale de l’espace caladé. Crédit : Éveha, 2025.

Cette occupation est scellée dans la seconde moitié du 13e siècle par l’installation d’une cour caladée en galets liée à un établissement non caractérisé (Fig. 3). Cet aménagement a été mis au jour sur une largeur de 4,90 m et une longueur de 15 m, soit une surface de 73,5 m². Il présente un profil en V au fond duquel est aménagé un fil d’eau suivant une pente légère en direction du nord-est. La localisation de cet élément permet de proposer l’hypothèse selon laquelle la largeur totale de l’aménagement aurait pu atteindre 6 m. Cette cour est bordée, au sud, par un espace de circulation à ciel ouvert. Il est composé de petits galets et petits fragments détritiques de grès, épandus de manière à ménager une interface de circulation régulière, en pente vers le sud.

Fig.4 : Photographie nadirale d’une fosse d’extraction avant fouille. Crédit : Éveha, 2025.

Ce niveau d’occupation est partiellement coupé par le creusement d’une grande fosse d’extraction (Fig. 4), d’argile et de grave, dont le comblement est antérieur à l’installation d’un bâtiment semi-excavé (EA 8) en bordure sud de la calade citée plus haut. Son plan rectangulaire important, près de 95 m², est fermé sur seulement trois côtés (ouest, nord, et est) ce qui permet de proposer l’hypothèse selon laquelle il pourrait s’agir d’un grand bâtiment, ayant servi d’entrepôt.  Les axes directeurs de l’implantation du bâtiment sont par la suite repris lors de la création d’un second édifice (EA 9), au sud-est du premier, et d’un troisième (EA 10), appuyé contre le second et en bordure sud de la grande cour caladée. L’étude des maçonneries a permis de mettre en évidence que l’installation de la troisième unité bâtie est contemporaine de la reprise de la façade nord de l’EA 8, travaux permettant, entre autres, de doter le bâtiment d’un système d’évacuation des eaux sales ainsi que d’un aménagement maçonné intérieur qui entraîne la condamnation d’un puits (Fig. 5). Un quatrième espace bâti, dont le plan n’a été que très partiellement documenté au sein de l’emprise de fouilles, a été mis au jour à l’ouest de l’EA 8. Son implantation permet de restituer une structuration de l’espace composée de quatre bâtiments enserrant un espace ouvert de type cours (~ 135 m²). Les unités de construction associées à cet état d’occupation pourraient avoir été détruites et partiellement remblayées vers 1350, date à laquelle est validée l’abolition d’un cens sur certaines propriétés localisées sur le tracé du futur rempart.

Fig.5 : Photographie oblique de l’angle nord-est de l’EA 8. Crédit : Éveha, 2025.

Fondation de la tour

Fig.6 : Vue générale du parement extérieur de la tour (EA 4). Crédit : Éveha, 2025.

Il est ainsi vraisemblable que ce soit au début des années 1350 qu’est fondée la tour (EA 4) à partir de laquelle sont ménagées deux amorces de courtines vers le sud-ouest et le nord-est (Fig. 6). Cet ensemble présente un bâti homogène avec un recours systématique à un grand appareil équarri provenant de bancs géologiques de grès gris et rose.
Le couronnement d’origine du bâtiment est, lui, composé d’assises régulières d’un très grand appareil de grès gris, dont la fonction ostentatoire n’est pas à exclure. L’édifice suit un plan en fer à cheval, ouvert à la gorge, et a pour fonction le flanquement des deux courtines. Il s’agit de l’un des ouvrages majeurs du rempart avec une largeur interne de 8 m, une capitale atteignant 7,70 m, une épaisseur de maçonnerie de 1,85 m et une élévation d’au moins 8,80 m (aujourd’hui divisée en quatre niveaux) associée à un niveau excavé de 3,05 m. Du premier état de fonctionnement de l’édifice ne subsistent que deux ouvertures de tir localisées au premier niveau. Il s’agit de deux archères à étrier, dont les niches sont couvertes par des arcs en plein cintre. Les autres structures défensives associées à cette séquence d’occupation sont une archère simple et un créneau ouvrant le premier état de couronnement de l’amorce de courtine ouest. La disposition de ces deux structures permet de restituer une transition ascendante entre le premier état de chemin de ronde de la courtine et la tour. Cette circulation au sommet de l’amorce ouest, dont la longueur n’est que de 4,30 m, implique une continuité en direction de la porte de la Toulzane. Ainsi est-il possible de restituer un premier état de fortification composé d’une tour de flanquement et de deux amorces de courtine, en pierre, associées à des élévations n’ayant pas laissé de traces, ce potentiellement en raison de leur composition en terre.

Les courtines du 14e siècle

Ce n’est vraisemblablement que dans le courant de la seconde moitié du 14e siècle (peut-être à la suite du sac de la ville par l’armée du Prince Noir le 15 novembre 1355) que les courtines documentées lors de l’étude du bâti auraient remplacé le premier état de fortifications. Ces nouveaux segments du rempart sont intégralement bâtis avec des blocs de grès de grand appareil intégrés au sein d’une maçonnerie, dont l’épaisseur de 1,85 m est aveugle sur l’intégralité de l’élévation comprise entre le pied du rempart et le chemin de ronde. Ce dernier est ménagé dans l’épaisseur du mur, sur une largeur totale de 1,35 m.
Il est bordé, côté extérieur, par un parapet d’une largeur de 0,50 m, ajouré par une alternance de créneaux et de merlons. Ces derniers sont dotés d’archères simples à ébrasement sur allège (Fig. 7).

Fig.7 : OUV 1084 après débouchage. Crédit : Éveha, 2025.

Une modernisation des fortifications fin 15e-début 16e siècle

Une vaste campagne de travaux visant à l’adaptation du réseau de défenses aux évolutions de la poliorcétique est entreprise dans le dernier quart du 15e ou au début du 16e siècle. Dans le cas des courtines, les transformations vont uniquement consister en la fermeture des créneaux par l’installation de petites canonnières à double ébrasement dites « à la française ». Dans ce cas, l’orifice de tir est localisé au centre de la maçonnerie et est ouvert vers l’intérieur et vers l’extérieur par deux bouches quadrangulaires. Le même type d’ouverture de tir est alternativement employé, avec des créneaux, dans le rehaussement en grès jaune du couronnement de la tour (Fig. 8) laquelle atteint désormais une élévation totale de 11 m. Cette transformation est associée à une restructuration des circulations horizontales et aux percements de trois canonnières à la française dans la tour.

Fig.8 : Vue générale des ouvertures du couronnement de la tour. Crédit : Éveha, 2025.

Une zone à fonction artisanale

Fig.9 : Vue générale du four de chaufournier et du four de potier. Crédit : Éveha, 2025.

C’est probablement au cours de la même période qu’est implantée une petite aire à fonction artisanale documentée dans le tiers est de l’emprise de fouilles. Cette occupation est matérialisée par deux fours, dont les installations coupent les niveaux de remblais scellant l’EA 10. Les plans, intégralement documentés, et les productions des structures diffèrent (Fig. 9). Le premier est bâti à l’aide de fragments de briques et de tuiles, selon un plan carré à angles arrondis, et est ouvert sur une fosse de travail au nord. La fouille de l’intégralité de la fosse et du four a permis de mettre en évidence l’excellent état de conservation de la structure laquelle présente une chambre de chauffe à banquette, ouverte par un alandier surélevé, et couverte par une sole suspendue sur coupole.
Les parois du laboratoire ont également pu être documentées sur une quarantaine de centimètres d’élévation portant le cumul de la conservation de la structure (en profondeur et en élévation) à 2,10 m. L’appartenance de cette structure à une typologie déjà connue dans le Languedoc et le mobilier mis au jour lors de la fouille permettent d’attester sa production potière, fait inédit pour la ville de Limoux. Le second four est implanté trois mètres au nord-ouest du premier. Il est installé dans une fosse de plan circulaire dont les parois, d’une hauteur de 2 m, sont chemisées par un bâti uniquement composé de fragments de tuiles canal. Cette maçonnerie ménage une chambre de chauffe d’un diamètre de 1,90 m. Le fond est surcreusé en son centre selon un plan en croix, dont le bras principal est dirigé vers la gueule d’alimentation ouverte vers le sud-ouest. Elle communique avec la fosse d’enfournement par le biais d’un petit couloir bordé de deux murets bâtis en pierres sèches. Les éléments mis en évidence lors de la fouille des structures et l’étude typo-morphologique permettent de confirmer qu’il s’agit d’un four à chaux.

Fig.10 : Photographie nadirale de la cave EA 1 et de sa fosse. Crédit : Éveha, 2025.

Agrandissement contemporain

Enfin, d’importantes mutations foncières associées à des travaux de construction et d’agrandissements sont réalisées entre 1753 et 1831, cette dernière date correspondant à l’année de publication des planches du cadastre napoléonien de la ville. La fourchette chronologique peut être resserrée entre 1790 et 1831 en raison des profondes mutations foncières et bâties observées. Ces dernières étant intrinsèquement liées à l’allotissement puis à la vente du couvent des dames de Sainte-Marthe comme bien national durant la Révolution. Ainsi, l’agrandissement du plan de l’EA 1 contre le parement intérieur du rempart est permis du fait de l’aliénation de la ruelle longeant la courtine ouest. La cave, initialement ouverte sur cette ruelle par deux soupiraux, est remblayée en plusieurs temps à partir de la cave du bâtiment mitoyen au sud. Outre son extension vers l’ouest, laquelle entraîne le démaigrissement du mur de courtine sur une profondeur de 1,30 m, le plan de l’EA 1 ( Fig.10) est également accru vers le nord pour être appuyé contre le mur de fermeture de la gorge de la tour. L’élévation servant d’appui est percée afin de permettre une communication entre les deux entités architecturales au premier étage. Cette grande propriété est dotée d’un troisième corps de bâtiment avec la construction de l’EA 2 contre le parement sud du mur de courtine nord. Ce dernier est alors percé en plusieurs points pour la création d’ouvertures et de communications vers le premier étage de la tour ainsi que sur l’allée des marronniers dont la création résulte du remblaiement des anciens fossés de la ville.

En ce qui concerne le parc bâti, les modifications postérieures aux créations de la première moitié du 19e siècle et antérieures à 1935 sont de deux ordres et correspondent essentiellement à des campagnes de rehaussement des couvertures de l’EA 1 et de l’EA 2 ainsi qu’à des modifications d’ouvertures de l’EA 1. De nouvelles constructions de moindre importance accompagneront ces campagnes de remaniements avec les implantations de plusieurs petits bâtiments dans le troisième et dernier état de jardin.

Problématiques scientifiques de la post-fouille

Le traitement des données issues de l’enregistrement sur site ainsi que les études des différents types de mobilier mis au jour lors de l’opération sont en cours et permettront de préciser nos connaissances du site et de son occupation.