Une série de onze fouilles préventives ont été réalisées par le bureau d’études Éveha en 2024, sous la responsabilité d’Yves Bière, Loïc Mazou, Virginie Parcollet et Sasha Peignot, dans le cadre d’un projet d’aménagement de points d’apport volontaire (PAV), porté par le Syndicat Mixte Départemental des déchets de la Dordogne.
Les recherches archéologiques ont porté sur une superficie totale de plus de 400 m², divisée en 11 lots de 20 à 55 m², répartis en divers quartier de la ville de Périgueux.
Les investigations archéologiques ont permis de mettre au jour des vestiges datés de l’Antiquité à l’époque contemporaine.
Objectifs scientifiques
Sans entrer dans le détail des problématiques spécifiques à chaque lot, le principal enjeu de ces opérations était de documenter l’occupation archéologique et son organisation dans les divers secteurs de la ville actuelle, dont certains sont encore peu connus, et ce pour toutes les périodes historiques rencontrées. De nombreuses fouilles archéologiques ayant déjà été réalisées à Périgueux, la confrontation des nouvelles données mises au jour avec celles des fouilles antérieures était également attendue.
La majeure partie des lots fouillés ont livré des vestiges, dont une présentation synthétique est proposée ci-après. Chaque site est ici numéroté de 1 à 8, leur localisation respective figure sur le plan général (Fig. 1).

Site 1 : 16 rue des Malades (lot 3)
La prescription envisageait une surveillance de travaux et une fouille des vestiges mis au jour durant le terrassement, sur une superficie totale de 20 m². L’emplacement du projet, à la périphérie urbaine de Périgueux de l’Antiquité à l’Époque moderne, a motivé un suivi archéologique. La fouille a livré des remblais contemporains, puis à 1,30 m de profondeur, est apparu un mur orienté est-ouest (Fig. 2), qui semble dater de l’Époque moderne.
Il fonctionnait avec un niveau de sol visible de part et d’autre (Fig. 3). Ces remblais reposent sur des niveaux de débordements et de battement de nappe et les niveaux naturels en place sont apparus à 2 m sous le niveau de la voirie actuelle.


Site 2 : place Faidherbe (lot 4)
Situé en rive gauche de l’Isle, le suivi de travaux comprend une emprise de 32 m² pour une profondeur de 2,70 mètres. Plusieurs niveaux de voirie et un mur ont été mis au jour (Fig. 4 et 5). Le mur se rattache à la fin du Moyen Âge ou à l’Époque moderne, il sépare deux espaces et délimite un bassin en partie sud. Ce bassin a été comblé, suite aux travaux de réaménagement des berges. Les différentes phases de remblaiement du bassin ainsi que les inondations successives ont pu être observées lors de l‘étude de la stratigraphie.
Des niveaux de voiries se sont succédé sur les remblais jusqu’à l’époque contemporaine.


Site 3 : rue du Lys (lot 5)
Située en rive droite de l’Isle, l’intervention est localisée au sud de la Place Mauvard, dans le quartier du Bas Saint-Front. Le suivi de travaux comprend une emprise de 20 m² pour une profondeur de 2,70 mètres. Les murs d’une cave ainsi qu’un escalier ont été mis au jour (Fig. 6 et 7). Ces maçonneries se rattachent à l’époque médiévale ou moderne, tandis que le comblement de la cave serait beaucoup plus contemporain et semblerait dater du 20e s., période à laquelle le quartier a été démoli. Sur la partie extérieure de la cave qui correspondrait à l’impasse des Anges, nous avons observé une stratigraphie de niveaux de circulation, reposant sur des niveaux de remblais, eux-mêmes recouvrant plusieurs séquences limoneuses et sableuses issues de dépôts d’inondations.


Site 4 : rue Lacalprenède (lot 8)
L’opération archéologique menée dans la rue Lacalprenède, abordée non pas comme un suivi de travaux mais comme une fouille préventive, a montré au moins trois phases de vestiges : une phase récente correspondant aux remaniements du secteur à l’époque contemporaine, ayant oblitéré des installations modernes/contemporaines, probablement liées à l’exploitation de jardins anciens ; une phase d’abandon, de destruction et de nivèlement des structures antiques ; et une phase correspondant à l’occupation d’une unité d’habitation qui, selon toute vraisemblance, correspondrait à une domus antique datable du 1er au 3e s. dans l’état actuel des recherches.
Les remaniements récents de la rue Lacalprenède
À l’est de la fouille, un mur est apparu directement sous le niveau de radier de la route.
Ce mur reprend l’alignement des parcelles cadastrales actuelles et anciennes et correspond vraisemblablement au mur de clôture des jardins qui bordaient autrefois la rue Lacalprenède, avant sa restructuration postérieure aux années 1950-1960. Le mur, au même titre qu’un niveau de terres de jardin, vient compléter des tronçons de murs parcellaires découverts précédemment dans cette même rue, qui adoptent une orientation similaire et qui se trouvent sur le même axe.
Abandon, destruction et nivellement des structures antiques : la manifestation de la restructuration de ce quartier de la cité de Vesunna
Après l’enlèvement de la couche de terre de jardin, des niveaux antiques apparaissent à une profondeur d’environ 1,50/1,60 m sous le niveau de la surface. Au moins trois phases ont pu être distinguées : deux phases d’occupation et une phase de démolition et/ou remblaiement recouvrant les deux précédentes. En effet, après l’abandon et la destruction des structures antiques composant un bâtiment probablement de grande ampleur, la zone a dû être remblayée et nivelée. Par ailleurs, des fosses de spoliation ainsi qu’une tranchée de récupération coupant les structures antiques ont pu être observées, notamment à l’est de l’emprise. Ce phénomène de récupération des matériaux est bien attesté à Périgueux et semble systématique en ce qui concerne les vestiges antiques. Il en va de même pour la présence d’un fin niveau de sable gravillonnaire recouvrant l’ensemble des structures arasées et qui témoigne du fait que ces dernières ont demeuré un temps à l’air libre, les exposant aux intempéries et aux ruissellements (niveau « en grain de sel »).
Un bâtiment cossu de l’époque romaine : une domus ?
Sous les niveaux de démolition et de remblaiement cités supra, un premier niveau de sol a été mis au jour, correspondant à une première pièce à l’extrémité sud-est de la fouille. Ce sol devait fonctionner avec un mur qui traverse l’emprise de fouille sur environ 5,70 m. À l’ouest du mur, un autre niveau de sol subsiste, identique dans sa composition (Fig. 8). Ce dernier occupe une surface d’environ 9 m² entre trois murs supplémentaires, qui sont chainés entre eux et forment une deuxième pièce rectangulaire orientée est-ouest. L’accès à cet espace devait se faire à l’ouest en raison de l’interruption du mur pour laisser place à une imposante pierre de seuil, en calcaire à silex typique de Périgueux, marquant son entrée (Fig. 9). Une troisième pièce se trouvait plus au nord, recouverte d’un sol chaulé comportant un hérisson (niveau de préparation) de pierres calcaires bien classées disposées de champ et en oblique.


À l’ouest du bâtiment formé par les trois pièces, un puits maçonné de pierres calcaires a été mis au jour (Fig. 10). Ce dernier est surmonté de deux grands blocs rectangulaires en calcaire, évidés chacun en demi-cercle, dont le diamètre (0,90 m) est légèrement supérieur à celui du conduit (0,80 m), servant de support à une margelle monolithe en calcaire présentant un décor de moulures. La mouluration correspond à une succession d’éléments couramment observés sur les bases de colonne attiques (de haut en bas : talon renversé, canal, cavet renversé, listel, tore, scotie et tore). Le comblement de ce puits a livré un mobilier abondant, dont quelques céramiques complètes ou finement décorées (Fig. 11), des fragments de petits flacons en verre, une louche en fer, des fragments d’enduit peint (aplat de rouge) et des restes fauniques.


L’ensemble des structures et des éléments antiques mentionnés pourraient appartenir à une demeure gallo-romaine cossue, une domus, située à proximité immédiate du cœur de la ville romaine de Vesunna, le forum et le temple de la Tutela Vesunna, et proche du croisement formé par le cardo 3 et le decumanus 10, deux axes routiers de l’antique cité. Le matériel archéologique découvert sur les sols et dans le comblement supérieur du puits, caractéristique d’une classe sociale relativement aisée, vient appuyer cette hypothèse, à l’instar de la découverte d’un puits à margelle monolithe moulurée d’une certaine qualité d’exécution. Les trois pièces découvertes pourraient correspondre à une portion de la domus, dont les espaces privés (loca propria) s’organisent généralement autour d’une cour/jardin disposant d’un bassin, d’une fontaine ou d’un puits. Dans le cas présent, la pièce centrale sur le plan, comportant un seuil de porte imposant, disposait d’un accès vers la cour extérieure et son puits. D’après un premier examen du mobilier archéologique, la construction de la domus pourrait être datée du milieu du 1er s. et son abandon probablement de la seconde moitié du 2e s.
Site 5 : rue de Vésone (lot 10)
Une structure maçonnée moderne a été mise en évidence au centre de la zone de fouille. Deux niveaux de circulation antiques associés à deux tranchées de récupération et un mur fractionnent l’espace fouillé avec des orientations similaires au cardo situé plus à l’est, hors fouille. Les deux occupations maçonnées entourent un espace artisanal où l’encaissant a été découvert rubéfié (rougi par l’action de la chaleur) et sous une couche charbonneuse de circulation, très riche en céramique. Les structures de cet ensemble sont installées sur des remblais sableux successifs. L’un deux a livré un lot important de céramique semblant dater du 1er s. Au sud de la fouille et sous une des tranchées de récupération, une probable latrine est apparue au fond du creusement. La zone a été tout de suite inondée, et la structure n’a pu être fouillée.
Site 6 : rue des Deux-Ponts (lot 12)
La fouille a rapidement mis en évidence un imposant mur maçonné coupant une sépulture au sud (Fig. 12). Il a été possible de suivre ce mur sur les 10 m correspondant à la longueur de la fosse du PAV. Ce puissant mur mesure entre 0,85 m et 1 m de large et est conservé sur une élévation de 1,20 m environ. Au nord, un mur perpendiculaire ayant un axe est-ouest et chaîné au précédent a été observé le long de la paroi de la fouille. Un autre mur vient s’appuyer contre ce dernier à sa perpendiculaire, selon un axe nord-sud, prolongé vers le sud par une sorte d’édicule qu’il est loisible d’interpréter comme un support d’escalier menant à une cave, devant se développer vers l’ouest et comblée par une couche de démolition datable de la période contemporaine. Sur ce massif, un départ de mur se développant vers l’ouest a été observé ainsi qu’une pierre de taille, devant former le piédroit du chambranle d’une porte d’accès à la cave.
En raison des caractéristiques des structures archéologiques qui viennent d’être évoquées, du matériel archéologique associé, ainsi que grâce à une photographie aérienne datant des années 1950-1965, il est dorénavant autorisé d’interpréter les vestiges découverts comme ceux d’un des bâtiments sud-est de l’ancienne usine à gaz de Périgueux et des rejets industriels produits par cette dernière.

En ce qui concerne la sépulture signalée supra (Fig. 13), celle-ci est située au sud de l’emprise et a été coupée dans sa partie est par l’installation d’un des murs appartenant à l’usine à gaz construite en 1845. La sépulture est installée dans un remblai qui pourrait être daté des temps modernes sans plus de précision à ce stade de l’étude. Ce dernier point devrait être tranché par la datation 14C prévue pour le squelette. Après une fouille complète de la sépulture, aucun dépôt funéraire n’est à signaler. Seuls quelques clous de cercueil ont pu être identifiés et prélevés. Au vu de l’organisation de la sépulture, des caractéristiques taphonomiques de la dépouille, de ses liaisons ostéologiques et du matériel associé (clous), il est légitime de penser que le défunt a été placé dans un cercueil, donc dans un espace vide (rotation de la jambe droite et des pieds vers l’extérieur), et que l’individu portait des vêtements ou était, à minima, enveloppé dans un linceul. Le bon état de conservation du squelette a permis de prendre un certain nombre de mesures sur le bassin et les os longs. Compte tenu des valeurs enregistrées, il est possible de dire qu’il s’agissait d’un individu féminin ayant une stature estimée à 1,49 m.
Cette sépulture pourrait-elle être un des témoins de l’extension méridio-occidentale maximale de l’ancienne nécropole Saint-Gervais et donc des dernières inhumations pratiquées dans le secteur ?

Site 7 : rue du 26e RI (lot 14)
L’emprise du PAV a permis de mettre au jour la suite de la clôture du Grand Séminaire.
Sa fondation importante (supérieure à 2,5 mètres de hauteur) et de nombreux réseaux ont largement oblitéré les niveaux d’occupations antiques. La fenêtre d’observation ainsi conservée a mis en évidence une importante accumulation de recharges d’une voie antique (Fig. 14).

Site 8 : rue Maurice Féaux (lot 15)
L’occupation antique observée se répartit en deux phases. La phase la plus récente se caractérise par un remblai très homogène de terre à jardin stérile en mobilier et une structure fossoyée circulaire d’abord interprétée comme un puits. Ces deux unités archéologiques se superposent à une phase antérieure composée d’un sol en mortier très fugace et friable, associé à une tranchée de récupération orientée nord-sud, d’une hypothétique margelle de puits en mortier hydraulique et d’une fondation de mur également orienté nord-sud.
Signe d’une phase intermédiaire, le sol est recoupé en quatre points par des fosses et par la tranchée de récupération recouvertes par une couche d’abandon riche en mobilier datant (céramique et numismatique), ainsi que par une base de colonne monumentale en vrac. La chape de béton hydraulique citée plus haut entoure la fin du remplissage si particulier du dit-puits observé dans la terre à jardin (Fig. 15). Sitôt décapée, cette chape et son comblement ont laissé apparaître une fosse quadrangulaire et une fosse circulaire imbriquées. Le comblement de ces deux unités était très riche en mobilier céramique.

Problématiques scientifiques des post-fouilles
Lors de la post-fouille de ces différentes opérations, le mobilier archéologique sera comme toujours étudié, afin de dater plus précisément les différents niveaux de remblais.
Une étude géomorphologique, à partir des prélèvements sédimentaires réalisés sur le terrain, sera également réalisée sur certaines d’entre elles, qui devrait permettre notamment d’identifier les séquences d’inondations et de crues dans les secteurs de la ville qui ont pu y être exposés. La confrontation des vestiges avec ceux des fouilles antérieures viendra compléter la connaissance historique des différents quartiers concernés.


