CHÉNIERS (23) – Église Notre-Dame de l’Assomption

Les fouilles archéologiques et l’étude de bâti menés sur l’Église Notre-Dame de l’Assomption à Chéniers (23) ont été réalisées en mars 2026 par le bureau d’études Éveha, sous la responsabilité de Xavier Lhermite. Elles s’inscrivent dans le cadre d’un projet d’aménagement porté par la mairie de Chéniers, visant à la remise en état des accès d’origine de l’église Notre-Dame de l’Assomption. Les investigations archéologiques ont permis de mettre au jour des vestiges datés du Moyen Âge et de l’Époque moderne.

Objectifs scientifiques

Les objectifs de l’opération étaient multiples. Il s’agissait notamment de reconstituer l’évolution du site de Chéniers, de ses origines supposées du haut Moyen Âge jusqu’à l’état actuel de l’église, en s’appuyant sur l’étude de bâti et les vestiges archéologiques mis au jour précédemment. Une attention toute particulière devait être allouée à identifier le plan et la chronologie des premières structures religieuses et/ou civiles, en particulier celles antérieures au 12e s. Il convenait également de déterminer l’organisation spatiale initiale (habitat, activité artisanale, zone de stockage et cimetière).

L’étude des inhumations devait enrichir les informations socio-historiques sur la communauté de Chéniers mises en évidence lors du diagnostic archéologique. Dans la mesure du possible, cette opération devait s’attacher à déterminer la période d’utilisation du cimetière, ses limites et identifier d’éventuelles zones d’inhumation privilégiées. Cette étude passait par la caractérisation des pratiques funéraires (position des corps, taphonomie*, contenants) et par la mise en lumière de la différenciation sociale par le traitement sépulcral.

L’étude de la stratigraphie des élévations et des fondations devait permettre d’esquisser un premier phasage de l’évolution de l’édifice, complété par des datations radiocarbone permettant de préciser la chronologie générale. Les autres vestiges mis au jour dans les sondages pouvaient participer à la compréhension générale du site et sa genèse.

* Taphonomie : en archéologie, la taphonomie sert à distinguer les interventions humaines (anthropiques) des phénomènes naturels (géologiques, biologiques) survenus sur un site après son abandon. Elle permet de reconstituer l’histoire exacte d’un dépôt archéologique.

Les premières données à l’issue de la phase de terrain

L’étude archéologique de l’église de Chéniers prend place dans le cadre d’un projet de restauration ayant pour but la réouverture des arcades du porche s’élevant à l’ouest, arcades qui avaient été bouchées en 1904 pour transformer cet espace en chapelle. Cette étude devait, tout à la fois, proposer une succincte relecture archéologique de l’évolution de l’église, caractériser les vestiges d’occupations antérieures à l’édifice et étudier les inhumations réalisées sous le porche, au nord de celui-ci et dans la première travée de l’église à l’Époque moderne (Fig. 1).

Fig. 1 : Plan de la fouille. Crédit : Éveha, 2026.

De l’édifice roman au clocher-porche : histoire et transformations du bâti au Moyen Âge

L’église actuelle, datable du milieu du 12e s., s’articulait autour de trois espaces : une nef, une travée de chœur et un chevet (avec abside ?) aujourd’hui disparu. Une baie limousine* au nord et deux autres au sud – dont les traces sont visibles au dessus des arcades donnant sur la chapelle – éclairaient cet espace. Le portail ouvrant au nord de la nef appartient sans doute à cette campagne du milieu du 12e s.

Au début du 13e s., le chevet fut démoli pour être agrandi et remplacé par un chevet plat, typique de l’époque « 1200 » en Limousin. Il est éclairé à l’est par un triplet de baies surmonté d’un oculus*. Les restaurations anciennes ont quelque peu brouillé les pistes en rajoutant une baie limousine au nord de cet espace et en condamnant le triplet pour le remplacer par une baie large et sans décor (Fig. 2). C’est peut-être aussi au début du 13e s. que fut modifiée la partie occidentale de l’édifice. L’actuelle première travée (occupée aujourd’hui par la tribune) plus courte, présente des différences sensibles avec le reste de l’élévation romane : baie en lancette* au sud, assises non horizontales au nord semblant suggérer un rattrapage. Cette première travée ouvre à l’ouest par un portail en arc brisé – en cohérence avec les maçonneries du mur – décoré d’une moulure torique* se terminant à cru. Une telle mouluration n’est guère envisageable avant le début du 13e s.

*Baie limousine : baie caractérisée par une embrasure très large et une moulure torique qui fait le tour continu de l’arc et des piédroits, sans interruption ni chapiteau.

*Moulure torique : élément d’ornementation architecturale en relief de forme ronde, semi-circulaire ou convexe, semblable à un boudin, à un anneau ou à un câble rigide.

*Oculus : ouverture circulaire, ovale ou polygonale ménagée dans un mur vertical ou au sommet d’une voûte.

*Baie en lancette : baie allongée verticalement, surmontée d’un arc brisé (tête de lancette) très aigu, créant une ouverture haute et étroite ressemblant à l’extrémité d’un fer de lance.

Fig. 2 : Au fond, baie limousine surmontée d’un oculus sur le chevet. Au premier plan, murs en appareil régulier de moellons mis au jour sous le mur de la façade occidentale, avec portail en arc brisé. Crédit : Éveha, 2026.

Une troisième campagne de travaux se caractérise par la création d’un ambitieux clocher-porche au devant de l’église (Fig. 3). Mais ce clocher-porche paraît lui même une œuvre composite, le rez-de-chaussée pourrait ainsi être mis en place dans la seconde moitié du 13e s. bien avant les étages de la tour (14e-15e s. ?), expliquant certains des repentirs dans l’élévation.

Fig. 3 : Le porche en cours de fouille. Crédit : Éveha, 2026.

Les fondations du porche et la question d’un édifice primitif

Quelques constatations supplémentaires peuvent être réalisées par la fouille du clocher-porche. Les fondations du porche ne sont pas toujours en cohérence avec l’élévation. De telles différences de mise en œuvre pourraient résulter du fait que certains murs auraient été disposés sur des maçonneries plus anciennes arasées tandis que d’autres auraient été élevés depuis les fondations.

La façade occidentale de l’église – à l’est du porche – est bâtie sur un ancien mur, arasé, construit en assises régulières de moellons selon une mise en œuvre de « tradition antique » (Fig. 2). Néanmoins, ce mode de construction perdure durant une grande partie du haut Moyen Âge. Il est cependant très probablement antérieur au 12e s. et témoigne donc de l’existence d’un état antérieur de l’église ou d’un bâtiment préexistant. Mais ces questions sur les états anciens sont compliquées par l’existence des vestiges d’un mur englobé dans la fondation sud du porche (Fig. 2) et situé dans la continuité de l’assise débordante de la première travée de la nef : il pourrait témoigner de l’existence d’une travée de nef supplémentaire sous l’actuel porche. Mais comment comprendre alors la conservation du mur en petit appareil de moellons sous la façade gothique ?

L’angle sud-est d’un bâtiment (Fig. 4) fut mis au jour à proximité immédiate au nord-ouest de l’un des contreforts du porche. Il appartenait à un édifice anciennement démoli, sans doute par le creusement pour l’implantation du contrefort du porche. Il faudrait donc y voir une construction ancienne, antérieure au porche.

Fig. 4 : Angle de bâtiment mis au jour dans la tranchée réalisée au nord-ouest de l’emprise. Crédit : Éveha, 2026.

L’occupation funéraire de l’Époque moderne au nord de l’église, sous le porche et la nef

Sur l’ensemble de la fouille, 48 sépultures ont été repérées : 17 ont été identifiées au nord de l’église, 29 au sein du porche, et 2 dans la première travée de la nef (Fig. 1). Parmi celles-ci, 34 ont été fouillées. Les 14 structures funéraires non fouillées correspondent, pour quatre d’entre elles, à des creusements identifiés au sein des maçonneries, retrouvés vides, mais dont la réalisation correspond incontestablement à la mise en place d’une sépulture. Les dix autres correspondent à des sépultures identifiées par leur creusement ou des ossements en connexion mais non fouillées, car situées sous la cote de fond des terrassements.

Fig. 5 : Sépultures sous le porche en cours de fouille. Crédit : Éveha, 2026.

Du fait de la cote de fond de fouille, les sépultures mises au jour (Fig. 5) sont seulement les plus récentes (18e s.). Plusieurs constatations ont d’ores et déjà été faites. Il semble que les nourrissons ont principalement été disposés dans les angles du porche. Ils étaient situés plus haut que les sujets adultes et immatures et très souvent, du fait de leur positionnement, le creusement de leur fosse a été réalisé au sein même des fondations de l’édifice (Fig. 6). Parmi les sujets adultes, il y aurait une majorité de femmes. Néanmoins, l’étude de Jean-Philippe Chaumeil, au sein du diagnostic, a montré que le porche a servi d’inhumation tant pour des hommes que pour des femmes. Les individus adultes n’ont cependant été fouillés que dans la partie nord du porche. Faudrait-il envisager une partie nord du porche réservée aux femmes tandis que la partie sud recevait les sépultures masculines ? En l’absence d’une fouille exhaustive, il sera impossible de répondre à cette question.

Fig. 6 : Sépulture de nourrisson creusée en partie au sein des fondations
du porche. Crédit : Éveha, 2026.

Dans l’angle nord-est du porche, une structure maçonnée, identifiable à un ancien caveau, a été mise au jour (Fig. 7). Recoupée par des sépultures plus récentes, la structure n’a pas été fouillée car elle se trouvait sous la cote de fond du projet.

Fig. 7 : Maçonneries s’appuyant dans l’angle nord-est des fondations du porche, sans doute les vestiges d’un ancien caveau. Crédit : Éveha, 2026.

Les sépultures ont livré un mobilier relativement abondant associé aux inhumés : plusieurs bagues dont certaines décorées avec soin (Fig. 8), des chapelets identifiés par les croix et de nombreuses perles (Fig. 9) de nature (ambre, verre, peut-être bois, etc.) et de couleurs variées (noires, blanches, vertes, etc.). L’ensemble de ce mobilier est soigné.

Fig.8 : Bague présentant deux chatons. Crédits: Éveha, 2026.
Fig.9 : Perles d’un chapelet. Crédit : Éveha, 2026.

Premières conclusions au sortir de la phase de terrain

L’opération archéologique a permis de préciser quelque peu l’évolution de l’édifice. Des murs antérieurs à l’église actuelle existent, notamment un de tradition antique, sous sa façade occidentale. Mais en l’absence d’investigations plus poussées, les états anciens demeurent mal perçus. L’église actuelle se présente comme une petit édifice du milieu du 12e s. qui connut plusieurs campagnes d’embellissement au Moyen Âge : reprise du chevet et de l’extrémité orientale de l’église au début du 13e s., construction d’un porche à l’ouest à la fin du 13e s. (Fig. 10), puis mise en place d’un clocher au-dessus de ce porche (14e s. ?). L’église connut par la suite des campagnes de restaurations (1700, 19e s.) et fut dotée d’adjonctions au sud – chapelle et sacristie – au 19e s.

Les premières observations faites sur les inhumations d’Époque moderne ont montré une forte présence féminine au nord du porche, qui pourrait témoigner d’une répartition particulière des sépultures. Rappelons que ces inhumations étaient accompagnées d’un mobilier soigné.

Fig. 10 : Vue du porche de l’église à la fin de l’opération. Crédit : Éveha, 2026.

Problématiques scientifiques de la post-fouille

Lors de la post-fouille, il conviendra de tenter de préciser, à l’aide de datation radiocarbone, la date des plus anciennes maçonneries mises au jour. Le phasage général de l’édifice pourra être affiné. L’étude des ossements et des mobiliers présents dans les sépultures permettra peut-être de préciser des éléments de recrutement des personnes inhumées à l’intérieur et à l’extérieur du porche.