Les fouilles archéologiques menées sur le site de Limoges (87) – Place des Bancs et du Poids Public, rues adjacentes, ont été réalisées par le bureau d’études Éveha, sous la responsabilité de Claire Pesenti, dans le cadre du projet de réaménagement urbain porté par Limoges Métropole. Les investigations archéologiques ont permis de mettre au jour des vestiges datés de la Protohistoire à l’époque contemporaine.
Objectifs scientifiques
L’intervention archéologique, comprenant à la fois du suivi de travaux et des fouilles préventives, portait sur une emprise globale de 1 878 m² comprenant les places des Bancs et du Poids Public et les rues Lansecot, des Halles, Élie Berthet, Vigne-de-Fer et Banc Léger.
L’objectif principal de la prescription archéologique était de proposer une synthèse globale sur l’évolution de ce secteur de la ville de Limoges depuis l’Antiquité jusqu’à nos jours.
Il importait ainsi de déceler d’éventuelles occupations antérieures à l’établissement de la ville antique d’Augustoritum et de préciser la datation de ces premières occupations.
Les travaux de voirie prévus rue des Halles étaient susceptibles de livrer des vestiges du système défensif d’une motte établie vers l’An mil ou du remblaiement d’un éventuel fossé. Une attention particulière devait se porter sur la période comprise entre les 10e et 13e s.
Les travaux devant fortement impacter la place des Bancs et, dans une moindre mesure, la place du Poids Public, il s’agissait, dans un premier temps, d’établir au mieux la date de la création des places. Les vestiges de cette période, qui pouvaient éventuellement être mis au jour, devaient, le cas échéant, être confrontés à une étude régressive en archives.
Au vu des résultats du diagnostic et des découvertes, l’opération allait très probablement rencontrer de nombreuses caves maçonnées et/ou creusées dans le substrat. L’étude devait donc enfin porter sur les aménagements et l’évolution de leur développement en sous-sol et sur leur relation avec les constructions de surface anciennes et actuelles (Fig. 1).

Un sous-sol riche en vestiges de nombreuses époques
L’opération se divisait en deux volets méthodologiques :
- une surveillance de travaux, débutée en janvier 2025, et menée par phases jusqu’au début de l’été 2026 ;
- des fouilles préventives ciblées, réalisées sur trois secteurs, à savoir la place du Poids Public, la rue Élie Berthet et la place des Bancs (Fig. 3).
L’étude stratigraphique a révélé une diachronie complète, s’étendant de la fin de la période protohistorique à l’époque contemporaine.


La confirmation d’une occupation protohistorique dans ce secteur de Limoges
L’un des enjeux majeurs était l’identification d’indices d’occupations antérieures à l’établissement de la ville d’Augustoritum. Sur la place du Poids Public, la découverte de structures excavées de grandes dimensions, interprétées comme des fonds de cabane, confirme une occupation de la fin de la Protohistoire. Ces structures sont scellées par un remblai de nivellement important, préalable à l’urbanisation antique.
Des vestiges d’habitat gallo-romain
L’occupation gallo-romaine s’insère dans la trame urbaine de la partie septentrionale d’Augustoritum, à proximité immédiate du cardo maximus, un axe routier majeur de la ville antique. Des lambeaux de maçonneries, d’autres récupérées, un bassin creusé dans le substrat rocheux et recouvert d’un béton de tuileau, ainsi qu’une base de colonne en granit ont été identifiés. Ils suggèrent un habitat de type domus, habitat urbain typique des villes antiques. Un puits, sondé sur 9 mètres de profondeur sans en atteindre le fond, a livré un dépôt sédimentaire riche en artefacts. Le mobilier céramique est dominé par la sigillée* (dont un exemplaire porte des graffitis), la céramique métallescente* et la céramique commune. Le corpus est complété par des éléments de tabletterie*, de la verrerie dont du verre à vitre, des fragments de terre cuite architecturale (TCA) et une pièce de statuaire remarquable (Fig. 4) : un haut-relief en calcaire figurant un couple nu se tenant par la main.
*Sigillée : céramique fine de l’époque romaine, reconnaissable à sa couleur rouge vif, sa surface très lisse et brillante, et ses motifs souvent imprimés au relief marqué.
*Métallescente : qualifie une surface, une peinture ou une matière qui présente un éclat brillant et de légers reflets irisés rappelant l’aspect du métal.
*Tabletterie : artisanat spécialisé dans la confection de petits objets du quotidien ou de décoration (peignes, étuis, boîtes, jetons de jeu, manches de couteaux par ex.), façonnés dans des matières naturelles comme l’ivoire, l’os, la nacre, la corne ou le bois précieux.

Un espace sépulcral inédit
Plusieurs sépultures ont été exhumées sur la place des Bancs, ne présentant aucun mobilier d’accompagnement ou dans les comblements. Le recrutement comprend un adulte de sexe masculin, un enfant d’environ six ans et deux sujets immatures. En raison de l’isolement de ces sépultures vis-à-vis d’édifices cultuels connus, des datations radiocarbones (C14) sont programmées pour déterminer si ces inhumations appartiennent à l’Antiquité tardive ou au haut Moyen Âge.
Au coeur du « Château » médiéval
Au Moyen Âge, Limoges s’organise en deux pôles urbains distincts : La Cité (autour de la cathédrale) et Le Château (autour de la motte vicomtale et de l’abbaye Saint-Martial). L’investigation a permis de confirmer une section du tracé du système défensif de la motte au niveau de la rue des Halles. La puissance des dépôts (supérieurs à 7 mètres), dont certains sont fortement hydromorphes, contraste avec la remontée du substrat géologique au nord de la place des Bancs (entre 0,80 m et 1 m de profondeur).
Conformément aux données du cartulaire de Limoges de 1225, les niveaux médiévaux témoignent de la spécialisation économique du quartier. Une surface de circulation fortement indurée, composée de galets et de cailloutis, est associée à une forte densité de déchets de faune (restes de boucherie). Ces données archéologiques valident l’usage de l’actuelle place des Bancs comme lieu de vente de la « grosse viande », les bovins, par la corporation des bouchers. Au 13e s., cette place est nommée place du Marché en opposition à la place du Vieux marché (actuelle place du Poids Public). Les bouchers et leur famille vivaient et travaillaient rue Torte (actuelle rue de la Boucherie), entre autres, et la vente de leur production avait lieu sur la place des Bancs.

Cette période est marquée par la création de caves et une réorganisation profonde du parcellaire. La mise en œuvre de ces espaces a nécessité un nivellement systématique du substrat rocheux. Les dispositifs architecturaux observés comprennent des voûtes en berceau et des piédroits appareillés, directement adossés aux parois naturelles (Fig. 5). Une distinction nette apparaît selon la profondeur. Les caves de premier niveau présentent une maçonnerie intégrale (murs et voûtes), tandis que les structures de second niveau (plus profondes) conservent une architecture mixte où le rocher affleure davantage, complété par des éléments maçonnés localisés. Ces caves et autres murs témoignent du parcellaire urbain de la fin du Moyen Âge qui perdure jusqu’à la fin du 18e-début du 19e s.
L’examen de la séquence stratigraphique sur la place des Bancs met en évidence une importante hétérogénéité de conservation des vestiges, induite par la topographie originelle. En raison d’une pente naturelle trop accentuée, la partie septentrionale (haute) de la place a subi un arasement massif lors des réaménagements urbains. Ce processus a entraîné la troncature complète des niveaux médiévaux et modernes. Conséquence directe de cet arasement, les vestiges gallo-romains se situent à une profondeur très réduite, apparaissant dès 0,60 m sous le niveau de circulation actuel. À l’inverse, les secteurs moins érodés conservent une puissance stratigraphique permettant l’étude des occupations plus récentes (Fig. 6).

Les remaniements urbains de la fin de l’Époque moderne et de l’époque contemporaine
L’évolution du quartier des Bancs et de ses abords a été profondément marquée par deux incendies majeurs (en 1790 et 1864). Ces événements ont servi de catalyseurs à de vastes programmes de reconstruction et de régularisation du tissu urbain, caractérisés par le percement de nouvelles artères et l’alignement des façades. La seconde moitié du 19e s. marque aussi une volonté d’aération du centre-ville de Limoges.
À partir des années 1860, la rue Vigne-de-Fer est élargie dans sa partie orientale. Ce projet s’accompagne d’un prolongement vers la place du Poids Public, nécessitant la création d’une percée de 10 mètres de large. Cette opération a conduit à l’amputation d’une partie de l’îlot historique du quartier de la Boucherie, modifiant radicalement la transition entre cet espace corporatif et les places marchandes. Plusieurs structures maçonnées mises au jour correspondent aux limites parcellaires antérieures aux remaniements de la fin du 19e siècle (Fig. 7). Ces vestiges constituent des jalons essentiels pour restituer l’organisation dense et irrégulière du quartier avant les grandes phases d’urbanisme de régularisation (percements et alignements) des périodes moderne et contemporaine.

Le percement de la rue des Halles en 1885 constitue une réponse directe au sinistre de 1864. Plus au nord, les politiques d’alignement au début du 20e s. ont entraîné des démolitions notables, dont celle de la maison Marmignon vers 1915, reconstruite en partie sur la place des Bancs. L’incendie de 1790 a pour sa part permis la création de la rue Haute-Vienne et la rectification de la rue de la Loi en un axe plus rectiligne et élargi.
Problématiques scientifiques de la post-fouille
Les travaux de post-fouille permettront d’affiner les datations et le phasage ainsi que nos connaissances sur les occupations de ce secteur de la ville de Limoges. La confrontation des données de fouille avec les études en archives sera indispensable pour la compréhension du site. De plus, le bureau d’études Éveha ayant intégré, dans ses systèmes d’information géographique, des sources de données cartographiques de la ville, ainsi que le plan des cavités souterraines et les vestiges des opérations archéologiques antérieures, il sera plus aisé de caractériser certaines découvertes dès la sortie de la phase de terrain.


