Les fouilles menées sur la longueur du Cours Brillier, à Vienne (38) ont été réalisées sous la responsabilité de Thierry Argant. Elles ont eu lieu dans le cadre du projet d’aménagement de cet espace porté par Vienne Condrieu Agglomération. Elles ont révélé des vestiges datant de l’époque romaine à la période contemporaine.
Les objectifs de la fouille
La campagne de fouilles préventives menée cours Brillier entre juillet et novembre 2024, puis de suivi de travaux jusqu’en avril 2025 devait permettre d’engranger des informations considérables sur le passé de cette partie de la ville de Vienne, restée dans l’ombre de la recherche archéologique, du fait de son utilisation comme voie de circulation.
La partie Est du Cours Brillier
Dans la partie orientale, entre la gare et le carrefour du cours de Verdun, la faible profondeur des fouilles (< 1,80 m) n’a pas permis d’atteindre d’éventuels niveaux antiques. Néanmoins, il semblerait que cet espace forme essentiellement la zone de divagation du ruisseau du Fuissin, alias Saint-Gervais. Ce dernier est observé depuis le cours Romestang, au nord, jusqu’à l’ouest de la Poste, au sud, où la voie antique oblique, observée dans la fouille du conteneur enterré (information Inrap), parait former un obstacle infranchissable aux eaux du torrent. Le lit majeur du ruisseau se traduit dans ce vaste espace par des niveaux de sables et de roches livrant du mobilier, de facture assez tardive, et des éléments de construction antique. Situés à la base des sondages, ces niveaux sont scellés par une couche limoneuse correspondant à un régime moins torrentiel du cours d’eau. C’est toujours dans cet espace que des zones de sépultures à inhumation ont été retrouvées en plusieurs emplacements. Certaines correspondent à des sépultures de catastrophe, possiblement liées à des épidémies ou à des conflits. D’autres sont individuelles et s’apparentent davantage à des tombes de cimetière plus classiques. La datation de tous ces ensembles funéraires demeure encore floue, en attendant des datations par le radiocarbone, mais elles appartiennent toutes à des phases postérieures à l’Antiquité. Elles peuvent être médiévales ou modernes. Au sein de cet ensemble, on notera une sépulture isolée et soignée, en coffre de dalles, d’un enfant entre 2 et 4 ans.

La partie Ouest
Dans la partie occidentale du Cours, à l’ouest du croisement avec le cours de Verdun, la profondeur atteinte, plus importante au niveau de la tranchée, a permis d’atteindre les niveaux antiques. Sur 43 m à l’est, se développe un important bâtiment, dont l’état final comporte des sols en carreaux de marbre (opus sectile) et des mosaïques, dont celle d’un couloir était bien conservée et a fait l’objet d’un prélèvement intégral. Ce bâtiment connaît plusieurs états de construction, dont l’un, assez précoce, comportait une vaste cave munie de soupiraux. Les niveaux les plus anciens reconnus remontent probablement à la période augustéenne (31 av. J.-C.-14 apr. J.-C.).


Ce bâtiment est limité à l’ouest par une voie nord – sud, déjà repérée dans des fouilles anciennes et correspondant manifestement à l’arrivée de la Via mediana (rue Vimaine/rue du 11 novembre) dans la ville, au niveau d’une porte ouverte dans le rempart du Haut-Empire (1er-3e s. apr. J.-C.). Cette voie était couverte de grandes dalles de granite, marquées par des ornières dues au passage répété des véhicules. Elle a également connu plusieurs états successifs, dont on a pu retrouver les niveaux, également dallés avec une autre qualité de granite, à 75 cm sous la dernière. Entre les deux, figure un caniveau maçonné.

À l’ouest de cette voie, longée par un fossé, se développe un quartier plus modeste, composé, en façade sur rue, par des pièces au sol de terre battue et à l’architecture en terre et bois. L’incendie de ces bâtiments (incendie qui n’a pas épargné le grand bâtiment maçonné à l’est de la voie), a permis la préservation d’un niveau de sol avec tout l’équipement des habitants et, notamment, un meuble avec tout son mobilier. Un chien s’est pareillement retrouvé piégé dans la pièce pendant l’incendie.

Ce secteur livre, entre autres, un très abondant mobilier lié au travail de l’os. La tabletterie est une spécialité antique particulièrement bien développée à Vienne et ce quartier semble en constituer un épicentre. L’analyse de ces vestiges, précieusement collectés, permettra, à terme, de reconstituer toute la chaîne opératoire des artisans tabletiers, qui confectionnaient surtout des charnières, des jetons et des épingles à partir d’os longs de bœuf et de bois de cerf.
À l’arrière de ces habitats, le parcellaire adopte l’orientation de la rive du Rhône antique, légèrement nord-est – sud-ouest, et une série de murs parallèles s’étagent selon cet axe sur encore 32 m. Ces maçonneries délimitent des caissons comblés de matériaux drainants. Ce mode de construction des fondations en élévation, avant de remplir les espaces de remblais, est caractéristique de ce secteur fluvial et était destiné à garantir les bâtiments de l’humidité liée au fleuve et à ses caprices. Malheureusement, les niveaux de sol d’occupation correspondant n’ont pas été retrouvés, ne nous permettant pas de préciser la destination de ces bâtiments (habitat ou entrepôts, ateliers, …?). Néanmoins, rappelons que sous le pavillon du tourisme, situé immédiatement au sud du cours Brillier, à ce niveau, ont été découverts des sols mosaïqués de belle facture, correspondant manifestement à un habitat de qualité.
La galerie du Saint Gervais
Enfin, au cours de nos suivis de travaux menés en parallèle de la fouille, d’autres données très intéressantes concernant l’histoire de ce quartier périphérique de la ville (situé immédiatement au sud des remparts antiques) ont été collectés, notamment à l’occasion de la réfection de la galerie du Saint-Gervais. Plusieurs ponts enjambant le ruisseau ont ainsi été mis en évidence, tant au niveau de la rue Boson (ancienne porte d’Avignon) que du cours Romestang. Leur datation demeure à préciser, mais ils remontent au moins à la période médiévale et potentiellement, au moins au niveau de leurs substructions, à la période antique. Ces monuments totalement inédits permettaient le franchissement du ruisseau et l’accès à la ville enfermée derrière ses remparts. La présence d’éléments en bois associés à l’une de ces constructions permettra, nous l’espérons, de les dater assez précisément.

Au final, on peut dire que cette campagne de fouilles, malgré l’étroitesse des fenêtres ouvertes, renouvelle de façon spectaculaire l’approche de l’histoire de l’entrée sud du centre ancien de la ville de Vienne. Le traitement et l’étude des différents mobiliers mis au jour (céramique, faune, petit mobilier en os et en métal, verre, scories, revêtements de sol en marbre, éléments lapidaires, etc.), ainsi que l’analyse des nombreux prélèvements réalisés permettront de préciser l’histoire de ce secteur et des activités qui s’y développaient depuis l’Antiquité et au cours des périodes médiévale et moderne.
Problématiques scientifiques de la post-fouille
Il conviendra de questionner cette zone d’interface entre la ville dense et ses faubourgs à différentes époques, en interrogeant notamment le rôle de la contrainte posée par le ruisseau du Saint-Gervais et les solutions apportées aux différentes périodes. Des études paléoenvironnementales pourront également être menées sur des échantillons palynologiques notamment. La confrontation des données de fouille et des plans et archives de la ville s’avèrera déterminante. La caractérisation du fait funéraire sera un autre aspect à développer, en s’appuyant particulièrement sur une batterie de datations radiocarbone, faute d’autres indices matériels. Enfin, la fouille de la rue antique a révélé une importante activité artisanale autour de la tabletterie et notre fouille permettra de faire le lien avec des découvertes anciennes réalisées dans le secteur et permettra de proposer une synthèse sur cette activité importante dans la ville. Elle sera couplée avec l’exploitation de la riche documentation apportée par la fouille de deux pièces incendiées. Des restitutions pourront être proposées.


