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EQUANCOURT (80) – Secteur 3 – Éveha

EQUANCOURT (80) – Secteur 3

Les fouilles archéologiques menées sur le site de Equancourt (80) – Secteur 3_S3-T019 – MS7 du lot 3 de l’AC de la Société du Canal Seine-Nord Europe (SCSNE) ont été réalisées par le bureau d’études Éveha sous la responsabilité de Grégoire Ratel. Elles se sont déroulées dans le cadre des travaux du futur Canal Seine-Nord Europe portés par la SCSNE, et financés par l’Europe, l’État français, les régions Hauts-de-France et Île-de-France, et les départements du Nord, du Pas-de-Calais, de la Somme et de l’Oise.
Les investigations archéologiques ont permis de mettre au jour des vestiges datés de la Protohistoire, de l’Antiquité, du Moyen Âge et de l’époque contemporaine.

Les objectifs de la fouille

La prescription archéologique avait pour principal objectif l’exploration d’un établissement rural laténien, la documentation d’un chemin antique et d’une cave maçonnée particulièrement bien préservée, ainsi que la fouille d’une nécropole à inhumation du début de la période médiévale. La prescription s’inscrit en outre à proximité immédiate de la voie antique St-Quentin-Bapaume-Arras.

Les investigations menées durant sept mois sur près de 6 hectares ont par ailleurs permis la découverte de tombes à crémation de l’âge du Fer et du Haut-Empire ainsi qu’une nécropole à inhumation du Bas-Empire (Fig. 1).

Fig. 1 : Plan masse de l’opération. Crédit : Éveha, 2025.

L’opération s’est ainsi attachée à la reconnaissance, la caractérisation et le phasage des différentes occupations présentes sur le site de manière préciser au mieux leurs modalités de transition et d’en interroger le processus. Une attention particulière portera sur l’intégration des données de la fouille dans le contexte micro-régional afin d’en reconstituer les schémas d’occupation, de relation et d’organisation du territoire.

Le travail de post-fouille va désormais consister en la réalisation d’une étude typo-chronologique fine et détaillée de tous les artefacts et structures découverts dans le but de déterminer leurs fonctions, en relation notamment avec les modes d’acquisition, de production, de consommation et d’abandon. Les investigations ont ainsi eu pour dessein d’appréhender et d’identifier les différents types d’aménagements et de faits archéologiques (bâtiments, fosses, fossés, etc.), d’en établir les plans, de préciser les relations stratigraphiques et les relations fonctionnelles et d’en déterminer la chronologie (étude du mobilier archéologique, analyses radiocarbones, etc.). Cette étape a permis de documenter l’organisation spatiale et chronologique de toutes les structures du site et leur mise en perspective avec les résultats issus de fouilles antérieures, à l’échelon local et micro-régional.

Un monument funéraire caractéristique de la Protohistoire ancienne

Les origines anthropiques des lieux remontent à la Protohistoire ancienne. La partie topographique la plus élevée du site conserve ainsi les traces d’un cercle funéraire d’une dizaine de mètres de diamètre en sommet de versant. Surmontant un talweg immédiatement situé à l’ouest, et surplombant la rivière La Tortille s’écoulant à une centaine de mètre au sud, cette position domine son environnement. En absence de mobilier, la chronologie affinée du monument funéraire reste incertaine. Les caractéristiques architecturales laissent néanmoins présager d’une construction de l’âge du Bronze ou du premier âge du Fer. Des analyses radiocarbones pourront amener des précisions sur ce point.

Des tombes à incinération de La Tène moyenne (-250 à -150 avant notre ère)

Après un hiatus chronologique durant La Tène ancienne, les nouvelles traces d’une présence humaine dans ce territoire Viromanduens se manifestent à nouveau à La Tène moyenne. L’occupation se distingue une nouvelle fois par son caractère funéraire. Cinq sépultures à crémation ont ainsi été découvertes installées dans les pentes du talweg.

Les quatre premières crémations sont alignées selon un axe est-ouest. Elles s’organisent par paires mais sont départagées entre elles par le paléo-vallon, matérialisant ainsi deux noyaux funéraires distincts. La cinquième tombe à crémation est isolée, elle se situe sur le versant ouest du talweg au sud de l’emprise à une altimétrie nettement plus basse que les tombes précédentes. Nous soulignerons toutefois que ces sépultures se positionnent sur les marges de l’emprise et que cela impose une réflexion nécessaire sur le nombre total de tombes sur ce secteur et a fortiori sur leur organisation.

Des tombes à incinération de La Tène finale (-150 à -25 avant notre ère)

À l’opposé, à 300 mètres à l’est de ces groupes funéraires, une nouvelle paire de deux tombes à crémation a été mise au jour, marquant une nouvelle récurrence dans le nombre de tombes associées. Attribuées à la toute fin du Second âge du Fer, ces sépultures ont été découvertes à l’est d’un système fossoyé en agrafe, chronologiquement calé de la même période. La fouille de ces sépultures a mis en évidence des vases ossuaires, un riche corpus de vases en céramique (5 à 6 pots de conservation) par tombe et des dépôts fauniques (Fig. 2).

Fig.2 : Vue de la tombe à crémation laténienne St.2096. Crédit : Éveha, 2025.

Un établissement rural de la fin de la période gauloise et du début de l’époque gallo-romaine

Une ferme agro-pastorale de la fin de la période laténienne et des débuts de l’Antiquité occupe la partie centrale et orientale de l’emprise de fouille. Établi au sein d’une série de systèmes fossoyés, présageant de plusieurs états d’occupation et de réhabilitation des lieux, l’établissement comporte différentes ramifications en son sein. Ces sections de fossés partitionnent l’aire interne de la ferme laténienne et participent à une spécialisation de cet espace. La présence de quelques palissades complètent cette organisation interne.

L’établissement rural comporte ainsi plusieurs greniers dans la partie médiane de la ferme. Les volumes des denrées conservées sont variables : deux greniers accolés présentent ainsi en plan des dimensions différenciées. Des silos complètent la typologie des structures d’ensilage. Une datation fine de ces fosses permettra de préciser si les silos sont abandonnés à la fin de la période gauloise au profit des greniers aériens ou, a contrario, si les deux types de structures sont employés en même temps.

À l’est de l’établissement rural, des ensembles architecturaux interrogent sur leur fonction. Cloisonnés par des fossés, ces édifices de petite superficie présentent un pan ouvert sans aucune trace d’aménagement tandis que les trois autres pans affichent la présence de trous de poteau assez resserrés, de diamètre réduit et de faible profondeur. Dans le contexte d’un établissement à vocation agro-pastorale, cet édifice peut éventuellement s’apparenter à un enclos d’isolement des bêtes, pour la mise bas, la traite du lait ou la tonte par exemple. La portion vide d’aménagement peut alors être dévolue à un système d’ouverture et de fermeture légère de type barrière en bois tandis que le reste de l’édifice ceinturé par un maillage serré de pieux ferme la construction. Tout ceci, de l’ordre de l’hypothèse, est à considérer avec prudence.

Au cœur de l’établissement, une cave maçonnée et deux celliers excavés ont également été mis au jour. Les matériaux en partie récupérés, la cave conservait à 1,30 m de profondeur quatre assises de son mur oriental. Bâti avec des moellons équarris de calcaire local, le mur est conservé sur deux mètres de long. Une bande d’argile beige foncé a été remarquée sur l’extérieur du mur dans l’objectif probable d’étanchéifier la substructure et d’éviter les remontées d’humidité. Ce même matériau mêlé à du sable a été utilisé pour lier les blocs de calcaire entre eux. Dans un recoin de la pièce, un trou d’une dizaine de centimètres de diamètre a été relevé creusé dans le fond de la cave : cet aménagement particulier a pu servir au stockage de la partie proéminente des amphores dont des fragments ont été retrouvés (Fig. 3). Les celliers, moins profondément excavés, ont été étayés en matériau périssable. Un niveau organique brun foncé a été relevé au fond de l’une des deux structures de stockage, témoignant sans doute d’un reliquat de plancher. Dans l’une de ces structures de conservation, les fragments d’une meule, probablement à utilisation domestique, ont été ramassés.

Fig.3 : Vue zénithale de la cave St.1719. En haut à gauche, le trou creusé pour entreposer et stabiliser une amphore. À droite présente de fragments d’amphore. Crédit : Éveha, 2025.

En dehors de l’établissement rural, dans le secteur nord-est de la fouille tout près de la voie antique reliant St-Quentin à Arras en territoire Atrebates, une seconde cave très bien préservée a été mise en évidence. Elle est conservée entièrement maçonnées sur 1,30 m de hauteur. Durant la fouille, un claveau a été récupéré témoignant de l’existence très probable d’un plafond voûté en dur et de la présence d’un rez-de-chaussée. Un fût de colonne en grès a également été retrouvé en position secondaire dans l’angle sud-est du bâtiment. Principalement maçonné en opus quadratum et doté de quatre niches, le mur occidental présente une fondation en opus spicatum (Fig. 4) tandis que les trois autres murs ont été mis en œuvre en appareillage à damier. Cette structure tout à fait remarquable interroge cependant sur son isolement. Aucun autre vestige de cette période chronologique n’a été retrouvé à proximité.

Fig.4 : Vue du mur occidental de la cave ST.2542. Trois niches sont aménagées au sommet de la structure.Le soubassement est en opus spicatum mêlé de rognons de silex tandis que le reste du parement calcaire est en opus quadratum. Crédit : Éveha, 2025.

À l’ouest, un chemin en creux orienté sud-sud-ouest/nord-nord-est traverse en partie l’emprise de fouille. Le chemin semble ainsi suivre le versant, depuis sa connexion à la voie antique située sur la partie haute du secteur jusqu’à la rivière La Tortille, sans doute navigable à l’Antiquité, matérialisant alors un carrefour de voies de communication. Un corpus important de monnaies tardo-antiques a notamment été retrouvé, mais des occurrences gauloises et médiévales sont cependant à noter, illustrant la longue utilisation de ce chemin.

Un espace funéraire du Haut-Empire (-25 avant notre ère – milieu du 3e s. après notre ère)

Au nord de l’emprise, dans le secteur central, la fouille a mis au jour un espace funéraire constitué d’une dizaine de tombes à incinération du Haut-Empire. Ces sépultures sont implantées à une trentaine de mètres au sud de la voie antique expliquant en partie ce choix d’implantation. Les tombes sont par ailleurs situées au sommet du site, justifiant également de cette installation préférentielle. Les restes osseux sont généralement rassemblés dans un contenant en matériau périssable et sont accompagnés de vases en céramique ainsi que de quelques effets personnels (parures, accessoires vestimentaires).

Une nécropole du Bas-Empire (milieu 3e-fin 5e siècle)

La nécropole du Bas-Empire comporte 48 sépultures à inhumation. Elle se structure selon un plan concentrique avec une densité de sépultures plus marquée au centre et au nord de l’aire funéraire. Les tombes sont creusées selon différents axes : l’orientation des défunts est-ouest (tête vers l’est) prédomine nettement mais des orientations nord-est/ sud-ouest (tête vers le nord-est) et une direction nord-sud (tête vers le nord) ont été observées dans quelques cas. Les sépultures sont exclusivement individuelles et sont majoritairement composées d’adultes, mais des individus immatures et périnataux sont également présents.

La fouille a révélé la présence de chambres funéraires (excavées jusqu’à 1,80 m de profondeur pour certaines). Les défunts sont habillés, chaussés et munis de leurs effets personnels (bijoux, accessoires vestimentaires, nécessaires de toilette). Ils sont placés en decubitus dorsal, le plus souvent dans un contenant en bois cloué, parfois chevillé. La chambre funéraire contient de nombreuses offrandes funéraires dont l’association évoque la mise en scène d’un banquet (cruches, assiettes en sigillée, verre à boire, écuelles, dépôts carnés, pots de conservation). La population affiche un statut social privilégié (Fig. 5).

Fig.5 : Vue zénithale de la tombe St.1122 datée du Bas-Empire. Les offrandes funéraires mettent en scène un repas de banquet. Crédit : Éveha, 2025.

Une nécropole du Haut Moyen Âge (début 6e-fin 8e siècle)

La nécropole mérovingienne se situe en milieu de versant, à la suite de la nécropole antique. De plan piriforme, cet espace funéraire comporte 270 tombes disposées en rangées serrées d’une vingtaine d’individus. Les sépultures sont orientées est-ouest (tête du défunt à l’ouest). Les défunts sont également enterrés habillés munis de leurs effets personnels (Fig. 6). Ils sont parfois accompagnés d’armements. Contrairement aux tombes tardo-antiques, la nécropole mérovingienne a subi des pillages anciens relativement importants. Malgré cela, les offrandes funéraires sont également très nombreuses.

Fig.6 : Vue zénithale de la tombe St.2274 daté du Haut Moyen Âge. Aux pieds, une céramique déposée, ce geste est une récurrence fréquemment observée. Sur le bassin présence de perles probablement portées autour d’un collier tombant. Crédit : Éveha, 2025.
Fig.7 : Zoom sur le collier en perles. Crédit : Éveha, 2025

Des vestiges de la Grande Guerre

L’emprise de fouille se situe sur un ancien campement de soldats britanniques de la Première Guerre mondiale. En retrait du front, les vestiges mis au jour s’apparentent essentiellement à des abris semi-enterrés. Quelques objets du quotidien ont été documentés.

Problématiques scientifiques de la post-fouille

La phase de post-fouille est actuellement en cours et devra répondre à plusieurs enjeux que sont les choix d’installation de la ferme laténienne et des nécropoles antique et mérovingienne, les modalités d’occupation du territoire, de production, les enjeux porteront également sur la compréhension des rituels et les pratiques funéraires, leurs évolutions et leur transition entre les différentes périodes ainsi qu’au travers des bouleversements culturels. Pour le funéraire, les études se tourneront vers l’évolution continue des pratiques funéraires du Haut-Empire à la fin de la période mérovingienne voire au début de l’époque carolingienne. Nous chercherons à déterminer l’origine des défunts (population endogène ou allogène ou mixité) avec des études ADN et isotopique notamment. Des recherches seront menées sur la continuité ou le changement du statut social des défunts, l’aire funéraire couvrant près de sept siècles, sur l’état sanitaire des populations, nous nous intéresserons également au contenu des offrandes funéraires qui sont d’une grande variété et dont l’étude pourra nous apporter des informations sur les ressources locales ou au contraire des renseignements sur d’éventuels échanges commerciaux. Des études architecturales seront également menées sur les techniques de construction des caves et leurs mises en œuvre. C’est ainsi tout un pan de l’histoire des habitants d’Équancourt qui nous tarde de connaître.