GRAY (70) – 6, rue Pigalle

L’étude de bâti réalisée sur le site de Gray (70) au 6, rue Pigalle a été réalisée par le bureau d’études Éveha, sous la responsabilité de Florent Tourneau, dans le cadre du projet d’aménagement porté par la ville de Gray. Les investigations archéologiques ont permis de mettre au jour des vestiges datés du Moyen Âge et des époques moderne et contemporaine.

Objectifs scientifiques

Les objectifs scientifiques concernaient toute la tour du « Parvis » ou du « Paravis ». Son étude exhaustive devait mettre en exergue la chronologique relative de la construction et permis d’établir les différentes phases constructives et par conséquent d’identifier les transformations et les aménagements du monument originel.

Chaque phase a été localisée dans un atlas iconographique généré par plusieurs techniques, dont la photogrammétrie. Une étude tracéologique a été menée sur toutes les traces visibles. Des prélèvements localisés ont été effectués dans le but de préciser la chronologie et les matériaux de construction employés.

Outre l’exécution de l’étude archéologique du bâti du monument, l’opération devait permettre d’abonder le projet de restitution de la toiture dans le cadre de la restauration du bâtiment. Ainsi, et dans ce dessein, les différents états successifs identifiables de la tour, y compris les structures souterraines et couvertures aujourd’hui inaccessibles ou disparues, si celles-ci ont pu être identifiées, ont été indiquées. Toute trace utile dans le cadre de la restitution d’une ancienne couverture a fait l’objet d’une argumentation illustrée par l’existence de sources ou de traces matérielles concordantes. Les résultats ont ainsi fait l’objet d’une représentation graphique détaillée de l’état de référence (sections, modes d’assemblage de la charpente, type de couverture), en vue de sa reconstruction.

Fig. 1 : Vue de la façade occidentale. Crédit : GEOBOA, 2022.

Interprétation chrono-architecturale de la Tour du Paravis

À l’issue des différentes campagnes de terrain, les données recueillies permettent de proposer une chronologie relative cohérente de l’évolution architecturale de la Tour du Paravis. Malgré les nombreuses transformations qu’a connu l’édifice au cours de son histoire, les observations réalisées sur les élévations, les maçonneries et les aménagements conservés révèlent une succession de phases relativement lisible, articulée autour de trois grandes périodes : médiévale, moderne et contemporaine.

Fig. 2 : Vues éclatées des intérieurs avec une hypothèse de restitution de la charpente. Crédit : Éveha, 2026.

L’état médiéval : une tour-porte largement conservée

Les résultats de l’étude montrent que la Tour du Paravis conserve l’essentiel de son volume et de ses dispositions originelles. L’analyse des maçonneries indique une construction particulièrement homogène, attribuable au Moyen Âge central, vraisemblablement au cours des 13e ou 14e siècles.

Les élévations extérieures, comme les parements internes, témoignent d’une campagne de construction unique ou, à tout le moins, d’un projet architectural fortement cohérent. Les principales caractéristiques défensives de l’édifice demeurent aujourd’hui lisibles, malgré les altérations intervenues au cours des siècles.

Au niveau du rez-de-chaussée, plusieurs dispositifs associés au contrôle de l’accès sont encore conservés. La feuillure de la herse demeure parfaitement identifiable, tout comme les crapaudines destinées à recevoir les gonds ou pivots de la porte charretière. L’épaisseur considérable des murs, préservée sur l’ensemble de l’élévation, constitue également un témoin majeur de la fonction défensive de l’ouvrage. Les dispositifs de défense active sont eux aussi largement conservés. Trois archères demeurent visibles dans les façades, dont deux au premier étage. Leurs dispositions et leurs caractéristiques architecturales permettent encore d’appréhender le fonctionnement défensif de la tour. L’assommoir aménagé au-dessus du passage d’entrée est également conservé dans des proportions satisfaisantes.

Au deuxième étage, une archère hagioscopique (petite ouverture ou fenêtre oblique) complète cet ensemble défensif. Ce niveau présente un état de conservation particulièrement favorable à la lecture archéologique, puisqu’il a conservé ses quatre fenêtres médiévales. Les maçonneries y apparaissent peu perturbées par les transformations ultérieures.

Fig. 3 : Hypothèse de restitution du plancher du 3ᵉ étage de la Tour du Paravis. Crédit : Éveha, 2026.

Bien que plus fortement remanié, le dernier niveau conserve plusieurs éléments essentiels à la compréhension du couronnement défensif de l’édifice. Les vestiges de l’encorbellement supportant les mâchicoulis sont encore perceptibles, notamment par l’intermédiaire de plusieurs consoles en pierre de Mantoche demeurées en place. Ces éléments permettent de restituer, avec une relative précision, l’organisation générale de la défense sommitale. L’un des apports majeurs de l’étude réside également dans l’identification de nombreux négatifs de poutraison. Ces aménagements correspondent aux réservations ménagées dans les maçonneries pour recevoir les pièces de charpente ou de plancher. Leur répartition apporte des informations essentielles sur l’organisation du dernier niveau et sur la structure des planchers médiévaux.

Les observations réalisées au sommet de l’édifice ont également permis d’identifier plusieurs blocs architecturés particulièrement singuliers. Conservés principalement sur les arases occidentale et orientale, ces blocs en pierre de Mantoche présentent un évidement longitudinal évoquant une rainure ou un canal. Leur liaison directe avec les maçonneries médiévales, tant par leur position que par leur association avec le mortier de construction originel, suggère fortement qu’ils appartiennent à l’état initial de l’édifice. D’autres exemplaires similaires ont été observés sur les arases septentrionale et méridionale. Toutefois, leur positionnement et leur mise en œuvre indiquent clairement qu’ils ont été remployés lors d’interventions postérieures.

Enfin, plusieurs évidements circulaires observés dans les parements internes pourraient correspondre à des dispositifs d’ancrage destinés à recevoir des éléments en bois aujourd’hui disparus. Leur organisation spatiale, associée à la présence des blocs rainurés, conduit à envisager l’existence d’une structure charpentée complexe dont certains témoins seraient encore conservés. Cette interprétation demeure toutefois hypothétique en l’absence de vestiges plus explicites.

Dans son état médiéval, la tour apparaît donc comme un ouvrage défensif remarquablement conservé, dont l’essentiel de l’organisation architecturale demeure encore perceptible.

Les transformations de l’Époque moderne

La lecture archéologique des interventions attribuables à la période moderne se révèle beaucoup plus délicate. Les transformations réalisées entre les 16e et 18e siècles ont laissé relativement peu de traces directement observables sur l’édifice. Le principal indice matériel identifié est un millésime daté de 1650 gravé dans la montée d’escalier méridionale.

En dehors de cet élément, les observations de terrain n’ont révélé que peu d’aménagements pouvant être attribués avec certitude à cette période. Les sources d’archives témoignent pourtant d’importantes campagnes de travaux menées sur le château à partir du 18e siècle, notamment dans le cadre de sa transformation progressive en résidence de plaisance. Les données archéologiques suggèrent cependant que la Tour du Paravis n’a été que partiellement concernée par ces réaménagements.

Plusieurs modifications pourraient néanmoins être rattachées à cette phase. La transformation de la fenêtre médiévale du premier étage, sur la façade septentrionale, en porte desservant un espace, aujourd’hui disparu, pourrait ainsi s’inscrire dans cette logique d’ouverture et de réorganisation des circulations. Toutefois, faute d’indices chronologiques suffisamment précis, cette attribution demeure hypothétique. L’aménagement de l’escalier extérieur méridional constitue également un candidat plausible. Son implantation traduit une volonté manifeste d’améliorer l’accessibilité de l’édifice en substituant au système d’accès médiéval un dispositif plus confortable et davantage adapté aux usages résidentiels. Cette transformation aurait profondément modifié les circulations internes de la tour. Dans cette même dynamique, l‘abaissement éventuel du mur de courtine septentrional pourrait participer d’une volonté d’atténuer le caractère militaire de l’ensemble castral au profit d’une mise en valeur paysagère du domaine. En définitive, les interventions modernes semblent avoir privilégié l’adaptation fonctionnelle du monument, sans remettre fondamentalement en cause sa structure médiévale.

Fig. 4 : Croquis de restitution de l’ancrage du support de la charpente (chevalet) au 3e étage de la Tour du Paravis. Crédit : Éveha, 2026.

Les remaniements contemporains : une phase particulièrement intrusive

La période contemporaine constitue incontestablement la phase de transformation la plus importante et la plus destructrice de l’histoire de l’édifice.

Les travaux réalisés en 1926 ont profondément affecté la lecture archéologique du sommet de la tour. À cette date, l’état de dégradation de la toiture semble avoir conduit les responsables du chantier à privilégier une solution radicale consistant à supprimer intégralement la charpente ancienne. Cette intervention s’est traduite par la création d’un toit-terrasse en béton, l’installation d’un escalier reliant les niveaux supérieurs ainsi que la construction d’un édicule circulaire, destiné à desservir la terrasse. La dalle de béton séparant actuellement le premier du deuxième étage appartient également à cette campagne de travaux.

Les conséquences de ces aménagements ont été considérables. Outre la disparition complète de la charpente médiévale, les travaux ont entraîné la destruction du parapet ainsi que des dispositifs défensifs sommitaux, notamment les merlons et les créneaux. Les arases ont fait l’objet de remaniements importants, provoquant le déplacement de plusieurs blocs architecturés. Ces interventions limitent aujourd’hui fortement les possibilités de restitution du couronnement médiéval et compliquent la compréhension du système porteur originel.

Les niveaux inférieurs ont également connu d’importantes transformations. Au rez-de-chaussée, plusieurs dispositifs défensifs ont disparu, parmi lesquels la herse, les vantaux de fermeture, ainsi que certains éléments sculptés associés au passage. Les espaces intérieurs des premier et deuxième étages ont eux aussi été profondément modifiés. L’ancienne cheminée médiévale a notamment été remplacée par un manteau plus récent, probablement datable du 19e siècle. Plusieurs ouvertures ont également été reprises ou transformées. Sur la façade orientale, l’élargissement d’une fenêtre médiévale est clairement identifiable grâce à la présence d’un linteau métallique et à la reprise intégrale des jambages, ainsi que de son appui. Un plan du 19e siècle révèle, par ailleurs, une importante restructuration interne du premier étage avec la création de cloisonnements et la mise en place d’un pavement en tommettes.

À ces transformations s’ajoutent plusieurs campagnes de rejointoiement et de consolidation des parements, caractérisées par l’emploi de mortiers de nature variée, notamment des mortiers au mâchefer, aisément reconnaissables.

Enfin, les aménagements les plus récents concernent le rez-de-chaussée où des enduits au ciment ont été appliqués lors de l’adaptation du passage à sa fonction actuelle d’accès au musée Baron-Martin.

Problématiques scientifiques de la post-fouille

Si les interventions contemporaines ont indéniablement permis d’assurer la conservation matérielle de la tour et sa transmission jusqu’à nos jours, elles ont également provoqué la disparition d’une part importante des informations archéologiques. Les remaniements successifs ont en effet effacé de nombreux indices relatifs aux états anciens de l’édifice, et plus particulièrement à sa phase médiévale, qui constituent pourtant l’objet principal de la présente étude. Cette situation impose de fonder une partie des restitutions proposées sur des observations indirectes et sur la confrontation des données archéologiques, architecturales et documentaires disponibles.